Idées

Bloc-notes n˚22

 

Laurent Coligny, 1er août 2022

 

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Certains, quand ils parlent de l’Union Européenne, l’associent à un ensemble occidental forcément présenté comme « néo-impérialiste ».

 

Certes, en Europe de l’Ouest se trouvent, historiquement, des pays qui ont conquis une bonne partie du monde au cours des siècles derniers. Et si l’Allemagne a été amenée à faire un bilan critique de son passé, ce n’est pas vraiment le cas des puissances anciennement coloniales, au moins politiquement et médiatiquement. On pourrait même dire que le refus britannique de faire ce retour critique sur son Histoire impériale explique, en partie, le Brexit. Il est clair que la France souffre d’une approche similaire, malgré le travail d’historiens de grande qualité. Trop souvent encore, dans notre pays, une critique sérieuse de l’époque coloniale entraîne des réactions sentimentales exacerbées, vite récupérées par certains acteurs politiques. Et tout cela, bien sûr, est applaudi par l’ensemble du camp identitaire, qu’il soit réactionnaire (extrême droite) ou indigéniste (extrême gauche). Au-delà de cette agitation intellectuellement faible et politiquement dangereuse, on a l’impression que les Européens restent prisonniers d’un passé impérialiste… alors que l’Union Européenne devrait être perçue, par définition, une initiative non-impériale.

 

L’Europe non-impériale face aux Empires

 

Il ne faut pas oublier que l’UE, c’est aussi beaucoup de pays qui ont été soumis par des Empires, et s’en sont libérés : de la Pologne à la Grèce, des pays baltes à la Bulgarie, on a un souvenir récent et/ou historiquement fort de ce qu’est l’impérialisme, tel que vécu dans le camp des dominés. Et c’est une Union qu’on rejoint naturellement, quand on répond à certains critères : c’est notamment une libre association de peuples égaux. Tout le contraire de l’impérialisme…

 

Mais il est vrai que pour se renforcer, l’Union va devoir s’affirmer, plus clairement, comme une force non-impériale, voire anti-impérialiste.

 

Tout d’abord parce qu’une telle approche nous empêche de dévier de la seule priorité qui devrait compter pour des élites politiques responsables : la stabilité et la prospérité des pays européens. Le politicien français n’est ni patricien romain, ni président américain : il ne devrait donc pas fantasmer des interventions militaires à l’extérieur, quand il y a tant à faire à l’intérieur. Le Français, l’Allemand, le Polonais, ne rêvent pas de conquêtes lointaines. Ils veulent la paix, et le développement économique, chez eux. C’est ce qu’une Europe non-impériale pourra leur fournir.

 

Une Union clairement non-impériale, c’est aussi la meilleure façon de résister aux autres grandes puissances au 21ème siècle : former ensemble une force capable de dire « non » à ces forces quand elles veulent casser ce qui permet la stabilité internationale, ou quand leurs choix peuvent entraîner des crises dont des États-membres pourraient être des victimes, directes ou indirectes.

 

On le voit avec la crise russo-ukrainienne : toutes les puissances extra-européennes auront de moins en moins de réticence à s’imposer par les moyens les plus divers, même si cela signifie mettre en danger la paix à l’international. Et ici on ne critique pas uniquement la Russie. Après tout, Washington, depuis la fin de la Guerre froide, a voulu contrer toute renaissance de ce pays comme puissance (ayant donc une influence sur son environnement régional, dans une logique de « doctrine Monroe » sur l’ « Étranger proche »). Car oui, la situation en Ukraine est aussi la faute de l’Occident en général, donc des Américains en particulier, même si la faute ne se limite pas à ces derniers, même s’il n’est pas possible de les voir même comme les premiers responsables. En effet, le premier fautif, c’est toujours celui qui décide d’employer la force, même si ce dernier considère qu’il a été contraint d’agir ainsi. Quoi qu’il en soit, on ne peut pas nier que toutes les grandes puissances ont tendance à ne penser qu’à la protection de leurs intérêts, peu importe ce que subissent les pays qui n’appartiennent pas à leur club très restreint.

 

Et soyons clairs : ni la France, ni la Grande Bretagne, ni l’Allemagne n’appartiennent au club. À Paris, on continue encore à débattre, et pire encore, à élaborer une diplomatie, comme si la France était encore au centre du monde. Cela entraîne forcément des erreurs d’appréciation importante… en plus de nous rendre ridicule à l’international, y compris dans le Sud. La guerre en Libye, l’échec au Sahel, sont des conséquences directes d’une vision impérialiste française désuète difficilement acceptable moralement et injustifiable géopolitiquement. Plutôt que de jouer à la puissance néo-impériale qu’elle n’est pas, notre République devrait plutôt retrouver ce qui est au cœur de l’esprit gaullien : la recherche d’indépendance, et le désir de résistance aux « Grands ». Cela pourrait être possible, surtout dans le cadre d’une UE comme puissance non-impériale.

 

Faire de l’UE une puissance non-impériale commence par un refus clair de l’utilisation du continent européen dans la « guerre froide » entre grandes puissances. Bien sûr, cela ne veut pas dire rejeter les investissements chinois, ou l’OTAN : mais cela signifie refuser radicalement toute mise en danger de la sécurité, de la stabilité, des États européens. D’abord ceux qui sont au sein de l’UE, bien sûr. Mais aussi ceux qui sont dans notre voisinage direct : la guerre en Ukraine met directement en danger la stabilité future des pays baltes, intégrés dans l’UE, et réveille des peurs ancestrales compréhensibles en Pologne. Rien de ce qui se passe en Ukraine, en Pologne, et même dans le Bélarus, ne nous est étranger.

 

Et bien sûr, si on est sérieux d’un point de vue géopolitique, on doit considérer l’Afrique du Nord, au moins du Maroc à la Libye, comme également importante pour l’Europe, au même niveau que l’Ukraine ou la Moldavie. Une Tunisie déstabilisée par la faim en conséquence à la guerre russo-ukrainienne, les dangers liés à l’instabilité en Libye depuis la désastreuse guerre contre le précédent régime, la possibilité de tensions entre Algérie et Maroc sont tout aussi danger pour la stabilité  L’approche de certains Est-Européens dont le cœur saigne pour leurs voisins, mais qui rejettent tout intérêt pour le pourtour méditerranéen au nom d’une vision « civilisationnelle » du monde n’a pas de sens au sein de l’UE. De la même manière, la position de certains Ouest-Européens, qui compatissent pour les Ukrainiens mais considèrent que leur guerre n’est pas la leur, ne sont pas logiques face au projet européen. Dans les deux cas, il faut affirmer notre désir :

1. de refuser une approche néo-impériale, pour nous et pour les autres

2. … ce qui implique, forcément, une protection de la sécurité, de la stabilité, chez nous, et dans notre voisinage immédiat, seul moyen d’assurer une « Paix Européenne » solide.

 

Quelle « Doctrine Monroe » pour l’UE non-impériale ?

 

Dans cette logique, l’UE doit avoir sa propre doctrine Monroe. Mais une doctrine non-impériale, donc sans désir de subordination/domination : le but ne peut être, en aucun cas, d’imposer une influence exclusive, ou une vision du monde occidentale, aux territoires d’Europe de l’Est hors-UE, ou aux pays d’Afrique du Nord. Elle offrirait protection et soutien à tout « petit » État acceptant un fonctionnement respectant les droits fondamentaux de ses habitants, souhaitant juste vivre en paix et se concentrer sur son développement. Cette approche est déjà ce qui motive, ou en tout cas devrait motiver, l’approche de l’UE. Il serait temps de le formaliser et de le mettre en avant, bien plus que la logique technocratique et sans âme qui est celle de l’Union dans son fonctionnement actuel.

 

Ce serait une révolution intellectuelle salutaire. Au 21ème siècle, contre toute logique, les grandes puissances gardent un logiciel du 19ème siècle, forcément dangereux pour les États moins puissants, comme pour les pays de l’UE. On l’a vu en Ukraine, mais aussi en Irak, avec des grandes puissances différentes, mais unies dans une logique qui règlent les problèmes du monde à coups de canon… À chaque fois, on constate que cette approche ne fait que nourrir tensions et instabilité graves, dépassant largement les lieux où le conflit a effectivement lieu. Ne pas réagir, à terme, c’est devenir complice de ces folies. Mais les Européens ont des moyens limités… d’où le besoin de se concentrer dans notre environnement immédiat commun, avant tout.

 

Dans ce cadre, l’Ukraine, quel que soit sa forme après-guerre, et la Moldavie, devraient recevoir l’assurance d’un soutien de l’UE quasi-équivalent à celui d’un membre de notre Union, au moins ; mais cela devrait être le cas également de la Géorgie, une démocratie ayant fait d’énormes progrès vers l’État de droit. Après tout, si on avait réagi sérieusement à la situation en Géorgie, on aurait peut-être pu éviter ce qui se passe actuellement en Ukraine… Le manque d’une « doctrine Monroe » européenne a un coût douloureux pour les Ukrainiens et l’ensemble de l’Europe de l’Est aujourd’hui.

 

Certes, une telle approche pourrait amener à des tensions avec la Russie, si on suivait la logique classique, du 19ème siècle. Mais la vision défendue ici, non-impériale, est claire : il s’agit de défendre la stabilité, le développement économique, et la paix pour l’UE et son environnement régional. La vision classique des relations internationales, fondées sur la compétition, offre à la Russie, au mieux, des morceaux de territoires de leurs voisins, l’inimitié et la peur de ce qu’il en reste, et une nouvelle Guerre froide, potentiellement dangereuse pour elle à plus long terme. La logique non-impériale prônée ici refuse le grignotage des territoires d’États plus faibles par des États voisins plus forts. Mais elle ne rejette pas l’idée d’une Russie comme grande puissance. En fait, la meilleure chance pour une Russie grande puissance au 21ème siècle serait une UE non-impériale, pacifiste, avec laquelle il n’y aurait plus de rivalités géopolitiques d’un autre temps, aidant sur le temps long à sa prospérité économique. En fait, les personnalités les plus raisonnables, au Kremlin, ne pourraient qu’être intéressés par cette idée d’UE non-impériale : une coopération renforcée, dans le temps, avec une telle Europe, ce serait le meilleur moyen, pour Moscou, de pouvoir se concentrer sur les grands dossiers extra-européens en toute quiétude.

 

Par ailleurs, le rejet d’une intrusion trop grande des grandes puissances en Europe devrait aussi avoir deux conséquences, qui seront plus gênantes pour les Atlantistes classiques (qui, quant à eux, sont restés intellectuellement bloqués à l’époque de la Guerre froide) :

-       il faut construire une véritable défense européenne, même si cela prend du temps, même si cela semble difficile à première vue. Pas de découplage ou de disparition de l’OTAN sur le court terme, mais il est nécessaire que les Européens assurent leur propre sécurité ou au moins travaillent à atteindre ce but : sans quoi ils sont inaudibles à l’international.

-       Et il faut prouver que l’UE est une force indépendante des Etats-Unis : parce que tant que cela ne sera pas le cas, nous serons toujours vus comme les auxiliaires de fait des Américains… ce qui a été le cas, pendant la Guerre froide et plus encore après. Et quand on est l’auxiliaire d’une puissance, on est vu par les compétiteurs de cette puissance comme un ennemi. Ce problème est au cœur des tensions euro-russes.

 

 

Une UE non-impériale, seule capable d’avoir des relations apaisées avec toutes les grandes puissances

 

Dans une logique géopolitique de bon sens, fondée sur le fait que nos moyens sont, par définition, limités, cela devrait vouloir dire découpler la diplomatie européenne des choix américains en Asie, et sur certains autres sujets extra-européens. Les Américains sont dans une rivalité particulière avec la Chine, qui pourrait s’affirmer comme une grande puissance, pleinement, au cours du 21ème siècle. Cette lutte est une priorité pour Washington, comme pour Beijing. C’est tout à fait logique. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est voir les Européens accepter leur rôle d’auxiliaires dans cette compétition qui ne les concerne pas directement. La guerre ukrainienne montre ce qui se passe quand ils regardent vers le vaste monde plutôt que les événements se déroulant dans leur voisinage. L’avenir de la mer de Chine méridionale, de Taïwan, de la rivalité sino-japonaise ou sino-indienne, ne devrait pas autant/plus compter, à Paris, à Berlin, à Bruxelles, que la stabilité de l’Ukraine, de la Moldavie, de la Géorgie.

 

Cela ne signifie pas être totalement indifférent. Mais quand les Européens ne s’inquiètent pas de la stabilité à l’Est, ils doivent immédiatement se tourner vers l’autre grande priorité, au moins aussi importante pour toute l’UE, et même plus importante pour l’Europe de l’Ouest : notre rapport à l’Afrique du Nord, dont la stabilité et la prospérité sont capitales pour nous. Et si, par miracle, tout allait pour le mieux en Europe de l’Est, et en Afrique du Nord, que dans tous les pays de ces zones on verrait l’État de droit gagner en puissance, l’économie se porter pour le mieux (de la politique fiction sur le court terme), alors une plus grande implication au Moyen-Orient (pour lutter contre le djihadisme transnational, pour éviter de nouvelles guerres locales, pour contrôler les flux migratoires, pour assurer notre sécurité énergétique) et éventuellement en Asie centrale (espace post-soviétique et Afghanistan) servirait les intérêts des Européens. Et à chaque fois, dans une logique ne visant pas à évincer d’autres puissances, mais à assurer la paix, la stabilité, la protection des droits des populations locales.

 

Sur certains sujets, il pourrait bien y avoir une entente entre Européens et Américains. Mais sur d’autres, nous pourrions nous retrouver ponctuellement plus proches des Russes, des Chinois… parce que nous ne sommes pas dans une Guerre froide, juste dans une compétition entre puissances. Les Chinois ne veulent pas de nouvelle grande guerre au Moyen-Orient, parce que cela irait à l’encontre de leurs intérêts, comme des nôtres : une Europe non-impériale et indépendante n’aurait aucun problème à coopérer avec Beijing sur ce sujet. Comme elle aurait tout intérêt à travailler avec les Américains pour renforcer l’Ukraine et la Géorgie, et avec la Russie pour lutter contre le trafic de drogues venant d’Afghanistan.

 

Être une puissance non-impériale, cela signifie agir d’abord de façon défensive, voir son voisinage comme une priorité, parce qu’il est également une protection naturelle face au reste du monde. Parce que refuser une logique impérialiste veut dire qu’on comprend qu’au lieu de faire des expéditions quasi-coloniales sous couvert de « nation building », il est plus judicieux d’investir cet argent d’abord chez soi, puis dans son voisinage direct, et enfin, avec ce qui reste, faire de l’aide au développement de façon intelligente. Cela n’entraîne pas forcément un abandon des valeurs : mais il est absurde de vouloir imposer ces valeurs par la force. On peut inciter une émulation par des actions diplomatiques, par la plus ou moins grande importance de l’aide économique, et aussi par l’exemple des avantages du système en Europe même… si les Européens respectent les valeurs démocratiques chez eux, ce qui, pour l’instant, n’est pas totalement le cas dans tous les Etats-membres.

 

Certains à Paris, pour des raisons de gloire médiatique ou de gains financiers personnels, aimeraient que la France et l’Europe s’engagent militairement et financièrement partout, de l’Afghanistan à Taïwan. Mais toute analyse devrait être passée au crible de deux questions : est-ce dans l’intérêt de la France et de l’Europe ? Et la France, l’UE ont-elles vraiment les moyens, seules, de changer les choses ? La réponse est claire, sur Taïwan, sur l’Afghanistan, et même sur certain nombre de sujets africains et moyen-orientaux. Le nostalgique du casque colonial a toujours un problème avec le sens des réalités. L’Europe non-impériale doit bannir cette mentalité faussement généreuse : c’était la même approche qui a poussé Français et Anglais à apporter les « fruits de la civilisations » à des peuples qui n’en demandaient pas tant.

 

 

Nous ne sommes pas des néo-impérialistes : il n’y a pas de grands et de petits pays dans l’UE, juste des petits pays face à un monde instable, où les authentiques grandes puissances se laissent de plus en plus souvent emportées par des accès de colère et d’irrationalité dangereuses. Ces petits pays veulent la paix, la prospérité, la sécurité pour eux-mêmes, et donc pour leur voisinage également. Ils ne devraient jamais faire de guerres néo-impériales pour imposer leur vision du monde à d’autres. Leur seule conquête, pour le 21ème siècle, devrait être celle d’une paix avantageuse pour leurs enfants et leurs petits-enfants. La seule bataille qui vaille la peine d’être menée…