Idées

Bloc-notes n˚20

 

Laurent Coligny, 30 juin 2022

 

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Le titre semble contre-intuitif : être partisan de l’Europe Puissance doit vouloir dire être pro-européen ; or le pro-européen et le souverainiste sont forcément opposés, n’est-ce pas ?

 

Pourtant, il est nécessaire d’accepter une vision du débat autour de l’Europe un peu plus fine que cette division bien connue entre « européistes » et « souverainistes ». Vouloir une Europe Puissance ne devrait pas vouloir signifier soutenir une Union européenne à n’importe quel prix. Si le projet européen devient juste un moyen de dépouiller les pays d’Europe de l’Ouest de moyens financiers et de capital diplomatique au profit de l’Europe de l’Est et des Etats-Unis, par exemple, cela ne peut plus être un projet intéressant pour un Français, un Allemand ou un Italien partisan de l’Europe Puissance. De la même manière, une Union sans buts, sans indépendance, simple prolongement des actions américaines, ne motivera pas forcément un partisan de l’Europe Puissance. Et l’UE même actuelle, incapable d’assurer sa propre défense, de penser sa diplomatie dans une recherche de ses intérêts propres, n’est pas vraiment satisfaisante.

 

Soutenir une telle notion est parfois vu avec ironie dans un certain milieu intellectuel parisien, se disant pourtant pro-européen. Selon eux, on projetterait sur l’UE, ou en tout cas sur la logique de projet européen (qui n’englobe pas forcément toute l’UE), la vision gaullienne de la France. Ce serait être partisan d’une « plus grande France » avec un objectif d’indépendance, de grandeur, qui n’est pas forcément celui de tous les pays européens actuellement. Mais il serait temps de se demander, véritablement : en quoi est-ce un mal de soutenir une vision plus active, moins naturellement vassalisée, que celle de certains de nos cousins européens ? Vouloir rester un acteur indépendant et comptant dans les relations internationales devrait être le seul combat pro-européen qui fasse sens. Si on refuse un projet faisant de l’Europe une union indépendante et comptant dans les relations internationales, il faut abdiquer notre existence même, et accepter d’être un protectorat dominé par une grande puissance extra-européenne, quelle qu’elle soit. Et donc accepter également d’être des « dommages collatéraux » dans les guerres futures. C’est loin d’être un positionnement enviable.

 

Mais voilà : une réelle défense de l’Europe Puissance, dans les années à venir, va être difficile. L’atlantisme, mais aussi l’attentisme, la paresse intellectuelle de bien des pro-Européens « centristes », pourraient briser toute possibilité d’Europe Puissance. Certains pro-Européens ne sont pas des alliés des partisans de l’Europe puissance : ils veulent continuer de s’abriter derrière les Américains, sans faire les efforts nécessaires pour participer à une défense commune ; ils pensent pouvoir régner par la norme et le portefeuille, à une époque où le réel se réimpose par les armes en territoire ukrainien. Leur passivité et leur désir de statu quo sclérose la réflexion pro-européenne. Et cela alors qu’on a un besoin vital d’une pensée s’adaptant aux dangers qui s’affirment de plus en plus à l’international.

 

Un camp souverainiste fort et structuré pourrait, dans ses conditions, est particulièrement salutaire.

 

Tout d’abord, il pourrait être un filet de sécurité idéologique pour les partisans de l’Europe Puissance : si certains, dans les élites politiques qui s’affirment pourtant comme pro-européennes, s’acharnent à détruire toute ambition attachée à l’UE, ils détruiront l’UE. Et il faudra, alors, s’adapter à la nouvelle situation. Il ne faut pas se voiler la face : c’est une réelle possibilité, conséquence d’un camp pro-européen qui manque d’ambition et de dynamisme face aux extrêmes, en tout cas en France.

 

Dans cette situation, la défense d’une France force, indépendante, reviendrait à soutenir, au niveau français, ce qui n’a pas été obtenu au niveau européen par les partisans de l’Europe Puissance. En fait, l’authentique partisan de l’Europe Puissance veut, quoi qu’il arrive, une France « gaullienne ». Parce qu’il/elle assume le fait que vouloir l’Europe Puissance, c’est en gros reprendre cet esprit historiquement gaullien et le projeter au niveau européen, par reconnaissance du fait que la France seule est, quoi qu’il arrive, limité. Le partisan de l’Europe Puissance comprend que la seule façon, pour Paris, au 21ème siècle, de peser vraiment à l’international, c’est de passer par cette logique européenne. Mais si cette dernière est impossible pour un temps, alors, se rallier à une approche réaliste et raisonnable (acceptant que la France ne peut être, seule, qu’une puissance moyenne, qui doit veiller d’abord sur son voisinage, et sur son indépendance) serait sans doute la meilleure approche, sur le court terme. Bien sûr, la différence entre le souverainiste et le partisan de l’Europe puissance, c’est que même dans cette situation de mort de l’UE, le second souhaitera, sans doute dans le cadre de l’Europe de l’Ouest uniquement, reconstituer une Union (une Europe des Six renouvelée, par exemple) qui pourrait, comme groupe, peser à l’international.

 

Bien sûr, il faudrait déjà que le souverainisme actuel se restructure de façon plus rigoureuse. Cela signifierait arrêter de fantasmer le Brexit britannique : il n’y a que dans le milieu souverainiste français qu’on trouve encore des gens pour nier tous les mauvais côtés du Brexit pour le peuple britannique lui-même. Il serait aussi nécessaire que le souverainisme s’affranchisse radicalement de la droite radicale, influente en son sein, pour parler au moins autant à des forces de gauche, et même du centre.

 

Mais dans le cas d’un souverainisme qui ne se laisserait pas dominer par l’extrême droite ou les extrêmes, qui se constituerait en force politique ou métapolitique véritablement influente, un dialogue serait possible. Des passerelles pourraient même exister, entre partisans de l’Europe Puissance et souverainistes. Par exemple, pour refuser un alignement pur et simple sur les Américains, ou une logique de « nouvelle Guerre froide » contre le couple sino-russe. Cette approche peut être intéressante pour une première puissance mondiale qui souhaite le rester. Elle est ridicule pour les Européens, et plus encore pour les Européens de l’Ouest, en premier lieu les Français. Un sursaut gaullien est nécessaire pour éviter ce dangereux glissement, que certains souhaiteraient opérer au nom de la situation ukrainienne. Or, une telle position n’aidera ni l’Ukraine ni l’Europe. Nous, Français et Européens, devons avoir pour priorité la stabilisation du continent européen : on ne peut pas se permettre une approche idéologique et théorique du monde. Cette prise de conscience peut se faire qu’on soit souverainiste ou pro-Européen, si on est un tant soit peu patriote et capable de comprendre la géopolitique contemporaine. En bref, au nom de la recherche de l’indépendance, pour la France comme pour l’UE, des pro-Européens sérieux (donc partisans de l’Europe Puissance) et des souverainistes intelligents (donc qui ont évités d’être pris en otage par la droite radicale) peuvent s’entendre.

 

L’autre avantage d’un souverainisme fort, c’est d’effrayer les pro-Européens sérieux mais aujourd’hui paresseux, ou opportunistes face aux possibilités d’un positionnement d’abord atlantiste. Pour qu’enfin, ils se rendent compte que défendre des idées demande un minimum d’efforts et de prise en compte de la contradiction. Ils doivent réapprendre à convaincre et à plaire : utiliser l’épouvantail « Poutine » ne va pas marcher longtemps, surtout quand le contribuable français souffrira directement de la guerre en Ukraine. Il est incontestable que si dans le camp souverainiste, on sait penser et débattre, dans le camp pro-européen, on s’est laissé aller à croire que représenter le camp de la « stabilité » était suffisant pour l’emporter sans combattre…

 

L’avantage d’un débat solide et sérieux entre pro-Européens revivifiés, et souverainistes à l’esprit gaullien, c’est que la logique d’Europe Puissance est quasiment le compromis naturel entre les grandes idées de ces deux idéologies. La souveraineté de la France seule peut être vite mise en danger par la lutte entre grandes puissances qui s’annoncent.  Et Français comme Européens ne vibreront en masse pour le projet européen que s’il leur permet d’exister comme des acteurs indépendants et respectés à l’international. Personne ne rêve d’être un supplétif passif de Washington, même les amis des Américains… L’affaire ukrainienne a rappelé à tous que la passivité typique des Européens notamment en termes de défense, de diplomatie, de sécurité, n’était plus possible.

 

Donc oui, décidemment, les partisans de l’Europe Puissance ont besoin de souverainistes solides, qui aideront à stimuler le débat intellectuel, et la réflexion sur l’avenir de la France et de l’Europe. Face aux défis qui nous attendent, il va falloir une amélioration qualitative du débat politique et géopolitique, à Paris et à Bruxelles… si on ne veut pas appartenir au camp des perdants du 21ème siècle.