Idées

Bloc-notes n˚12

 

Laurent Coligny, 20 décembre 2021

 

Version pdf

 

La France est un pays important, membre du Conseil de Sécurité de l’ONU, puissance nucléaire, et encore, dans une certaine mesure, puissance commerciale, militaire, diplomatique. Mais on constate un vrai problème dans l’analyse journalistique, politique, diplomatique : la tendance à considérer la France comme une grande puissance, capable d’agir partout dans le monde, et dont toutes les nations attendraient les décisions sur les différentes affaires internationales.

 

Cette approche explique une politique étrangère qui semble constamment boxer au-dessus de sa catégorie. Qui se positionne trop souvent en opposition à d’autres au lieu de chercher le compromis bénéfique aux intérêts nationaux. Qui a le verbe haut sans être capable de peser sur les événements.

 

Pourtant, quand on n’est pas capable de stabiliser le Mali, quand on est impuissant face à la situation dans le Bélarus, quand on se dit attaché aux droits des femmes en Afghanistan mais qu’on les oublie allègrement dans la péninsule arabique, on devrait sans doute avoir un peu plus de modestie. Les exemples d’une réalité prouvant nos capacités limitées rendent les grands discours sur les valeurs, ou sur la place de la France dans le monde, particulièrement hypocrites et/ou déconnectés de la réalité.

 

Le sentiment trompeur d’être au cœur des relations internationales, au même niveau que la Chine ou les États-Unis, amène à se sentir concerné par toutes les affaires du monde. Ce qui se passe en Afghanistan est terrible, et il faut suivre ce qui se passe. Mais c’est moins important pour la France, et pour l’Europe plus généralement, que la situation en Biélorussie ou en Libye. Il est triste que ce point ne soit pas compris par nombre de nos journalistes, de nos think tankers, de nos politiciens : ce qui se passe proche de nous est plus important que ce qui est lointain. Parce qu’avant d’agir en grande puissance, il faut être une puissance régionale incontestée. La Russie, malgré des moyens limités, l’a largement compris, et c’est pourquoi elle a su revenir en force ailleurs dans le monde.

 

Ce sentiment trompeur de grandeur amène aussi à rechercher des « ennemis » partout, présentés comme contraires à nos valeurs ou menaçants. Dans sa diplomatie depuis l’époque Sarkozy, la France s’est opposée frontalement à la Turquie, à l’Iran, au Pakistan, à la Russie, à la Chine… est-il bien raisonnable de s’opposer également à toutes ces puissances comme si elles représentaient toutes des dangers réels et importants ? Quand on oublie sa réalité géographique, et les limites de ses moyens, cela s’explique. Or ce qui s’est passé en Afghanistan ces derniers temps, comme au Vietnam dans le passé, devrait nous rappeler que même la première puissance mondiale n’a pas les moyens de s’imposer toujours et partout. C’est plus encore le cas pour la France. Ce qui devrait compter, pour Paris, c’est ce qui peut être source de déstabilisation et de tensions pour l’Europe et la Méditerranée occidentale, c’est-à-dire notre voisinage immédiat.

 

Dans cette logique : la Libye, la Tunisie, la Biélorussie, et même l’Ukraine, comptent plus que la Mer de Chine méridionale. La Méditerranée orientale n’est pas à négliger, mais elle ne peut être véritablement abordée que dans une logique de « bloc » européen : tout d’abord parce que cette zone a longtemps été vue comme un pré-carré américain, dans lequel la voix de la France seule n’a qu’un impact limité ; ce n’est qu’avec le soutien des autres États-membres de l’UE qu’on pourra forcer Washington à trouver un compromis avec nous sur tous les grands sujets dans cette zone ; par ailleurs, la France peut s’y engager pour défendre les intérêts d’autres pays européens, mais sans aller jusqu’`a gêner ses intérêts propres. Par exemple, Paris peut soutenir la Grèce face aux pressions turques, mais sans aller jusqu’à faire d’Ankara un ennemi : car sur d’autres dossiers, il sera peut-être nécessaire de travailler avec les Turcs, pour défendre au mieux les intérêts français. Certes, ce n’est pas une attitude de grande puissance à la façon de Louis XIV ou de Napoléon 1er, deux leaders avec un certain panache certes, mais dont la politique étrangère a mis en danger la France, et explique la défaite ultime face à la compétition historique avec le monde anglophone… C’est plutôt une attitude à la Richelieu ou à la Bismarck qu’il faudrait à Paris : une approche qui aide à construire une grande puissance pour l’avenir, quand on ne l’est pas dans le présent.

 

Plus largement, la France ne doit défendre les intérêts d’autres pays de l’UE que si ces derniers sont prêts à jouer le jeu d’une Union plus solidaire des intérêts des uns et des autres. C’est ainsi qu’on fondera une Europe Puissance, le seul projet d’Union qui vaille véritablement la peine. Cette dernière n’est pas possible si la « solidarité européenne » n’est qu’un mot utilisé par certains pour obtenir un soutien diplomatique et, surtout, financier.

 

L’analyse française, ainsi que notre diplomatie, a besoin d’une révolution intellectuelle réaliste, nous poussant à accepter nos limites (qu’on ne pourra pas dépasser au nom des « valeurs », ou par la seule force de l’esprit), à utiliser efficacement nos forces, et nous aidant à refonder le projet européen dans le sens de l’Europe puissance. Sans cette révolution réaliste, il faudra accepter le fait que la France sera une des grandes perdantes du 21ème siècle, et que l’UE s’écroule à terme…