Idées

Bloc-Notes n˚2

 

Laurent Coligny, 14 novembre 2020

 

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On ne vaincra pas le terrorisme djihadiste ou l’islamisme radical en dissertant sur la théologie islamique en général, ou en mettant en doute la possibilité pour un Français d’être à la fois musulman et bon citoyen. Ce type de questionnements est le fait d’idéologues qui ont décidé de cibler une partie de la population, et qui font feu de tout bois, avec un objectif, leur fantasme : une guerre civile en France.

 

Il faut le dire dès le départ, pour ne pas perdre de temps : la lutte contre le terrorisme est trop sérieuse pour se laisser aller à des débats stériles, ou à des généralisations malsaines. Dans le passé, certains refusaient de voir les problèmes du monde autrement que sous l’angle d’une théorie du complot, faisant de la minorité juive la responsable de tout ce qui n’allait pas dans le monde. Aujourd’hui, d’autres idéologues, d’autres esprits simples, en Occident, ont décidé de monopoliser le débat en faisant de tous les musulmans de France des suspects. Même niveau de généralisation, même niveau de stupidité. Ce n’est pas parce que le débat public, avec la complicité de certains journalistes et politiciens, est envahi de ces discours idéologiques, qu’il faut s’y plier. Quand on est vraiment patriote, quand on aime son pays, on veut le protéger des vrais dangers, et ne pas se laisser aller à imaginer des problèmes, et pire encore, à s’en prendre à une partie de nos concitoyens.

 

Les attaques récentes en France sont significatives à plus d’un titre. Tout d’abord, on est face à un niveau d’organisation particulièrement limité : on est bien loin de la sophistication d’Al Qaïda préparant les attentats du 11 septembre. L’attaque à l’arme blanche dénote clairement le manque de moyens, de recrues, de matière grise (qui permettrait l’utilisation d’explosifs ou une série d’attaques simultanées). L’utilisation de la décapitation vise sans doute à masquer ce fait : à défaut d’être des terroristes véritablement efficaces, on en rajoute dans l’horreur, suivant en cela la leçon de Daech. Le but est bien de terroriser, de faire plonger l’opinion publique française et, de là, nos élites dirigeantes, dans la panique et l’irrationalité ; et donc de les pousser à l’erreur, à une réaction disproportionnée. Cette méthode est largement connue, documentée, elle a été bien analysée par les spécialistes universitaires du terrorisme, notamment dans le monde anglophone. Malgré tout, hélas, certains de nos dirigeants et de nos intellectuels médiatiques francophones tombent dans le piège, se laissent dominés par la peur et par le désir de désigner un bouc-émissaire. Soyons clairs : ils offrent ainsi une victoire aux terroristes.

 

Ce qui est encore plus affligeant encore, c’est le fait que la France puisse être ainsi déstabilisée par des gens qu’on qualifiera, par charité, de « simples d’esprit » et/ou de petits criminels. Les fous, les idiots, les « petites frappes » : les soldats-types du terrorisme djihadiste. Des gens qui ne sont rien au quotidien, mais à qui on donne un pouvoir incroyable sur l’ensemble de la société au moment où ils crient « Allahou Akbar ».

 

Nombreux sont ceux qui ont oublié l’attaque au couteau de Villejuif du 3 janvier 2020. « Nathan C. », 22 ans, poignarde trois personnes. Il s’était converti à l’islam en 2017, mais surtout, il était suivi pour troubles psychologiques depuis l’âge de 5 ans… Et il n’est pas le seul déséquilibré à se réinventer en soldat du djihad. Sur ces quinze dernières années, selon Europol, 35% des terroristes étaient clairement atteints de déséquilibres mentaux. Certains veulent relativiser ce fait. Il est vrai que des personnes se présentant comme « spécialistes » construisent une carrière, à l’université, dans un think tank, dans les médias, sur l’image d’un terrorisme islamiste supposé aussi mystérieux que formidable, formé idéologiquement, qu’ils seraient les seuls à pouvoir analyser. L’idéologue déterminé à mourir, l’extrémiste religieux et politique, sont aussi une réalité de la lutte contre-terroriste, bien entendu. Mais quand on met en avant le fou, le déséquilibré, et le faible d’esprit, on se rend compte que la différence entre ce qui sera considéré comme terrorisme ou non, ce sera de crier « Allahou Akbar » ou pas. Le danger, de là, est plus diffus, mais aussi moins impressionnant, moins insurmontable… et moins vendable sur les plateaux de télévision.

 

Ainsi, ce qui s’est passé à Avignon n’est plus considéré comme du terrorisme : un homme, armé d’un pistolet, menaçant des gens et fonçant sur des policiers a été abattu. On a affirmé qu’il appartenait à l’extrême droite ; à l’heure où cet article est écrit, rien n’est moins sûr. Mais s’il avait crié « Allahou Akbar », s’il s’était présenté comme un « croisé » en lutte contre un supposé « grand remplacement », on parlerait d’une tentative d’attentat islamiste, ou d’extrême droite. Maintenant, on ne parle plus que d’un fou. Quelle aurait été la différence pour les victimes de son coup de folie ? Aucune, en fait le fou, le faible d’esprit, peut se laisser influencer par des idéologies extrémistes, djihadiste ou autre, et devenir un danger sur la voie publique. Ce n’est peut-être pas satisfaisant pour celles et ceux qui voudraient une grande théorie du terrorisme, à présenter comme une science à vendre aux médias et aux ministères. Mais c’est la réalité du terrorisme contemporain.

 

Au-delà du fou, il faut prendre également en compte le faible d’esprit : quand on nous parle de « radicalisation express », on donne aux recruteurs une intelligence qu’ils n’ont pas. Quand quelqu’un se radicalise très rapidement, en quelques semaines ou quelques mois, par de « mauvaises fréquentations » ou par de la propagande trouvée sur internet, c’est qu’on a affaire, au sens propre, à quelqu’un de faible mentalement, facilement influençable, capable de violences. De tels profils ne sont pas forcément recrutés par l’islamisme radical uniquement : rappelons-nous de Tobias R, qui a tué 9 personnes dans la ville allemande de Hanau le 19 février 2020. Il avait clairement une idéologie d’extrême droite, raciste, motivant son attaque et qu’il aurait également fallu présenter comme terroriste. Mais dans le manifeste qu’il a laissé derrière lui (il s’est suicidé après son attaque), l’esprit faible, rongé par la paranoïa et les théories du complot, apparait vite derrière le raciste. Dans ce cas précis comme dans d’autres, on se demande où finit la bêtise et où commence la folie… Et c’est également le cas du terroriste de Conflans-Saint-Honorine, qui se serait radicalisé sur internet. De là, il a cherché à tout prix une cible  pour exprimer sa violence. Ce n’est pas le profil d’une personne influencée par un esprit machiavélique et supérieur : on est face à des gens qui ne sont pas d’une grande intelligence et qui ont soif de violence. Ce type d’individus peut être recruté, historiquement, par des nationalistes ethniques, des anarchistes, ou des islamistes radicaux. L’idiot a toujours été une proie facile pour les idéologies extrémistes.

 

Il est également significatif de voir qu’à Conflans-Saint-Honorine un terroriste de 18 ans et, à Nice, qu’un autre de 21 ans, semblent avoir été des petits criminels : le premier est « connu des services de police pour des faits de droit commun », des dégradations en réunion, entre autres ; et le second a été arrêté en Tunisie il y a quatre ans pour violence et, déjà, utilisation d’un couteau. Ce qui renforce le sentiment d’être face à des esprits relativement influençables car faibles et avec une tendance à la violence.

 

Que peut-on faire face à ces profils tristement communs ? Il n’y a guère d’autres possibilités que de renforcer la présence des forces de l’ordre, policiers et militaires de l’Opération Sentinelle. Après l’attaque de Nice, le président Macron a annoncé le renforcement de cette dernière, passant de 3000 à 7000 soldats. C’est une bonne nouvelle. Il faudrait sans doute aller plus loin, assurer une présence systématique devant tous les lieux de culte, les écoles, les musées, les lieux publics symboliques en général. La vidéosurveillance est critiquée comme une atteinte intolérable à la liberté par certains, mais en fait, elle pourrait être un instrument important pour renforcer la sécurité, ou, quand le délit ou le crime est commis, identifier et attraper rapidement le coupable : ici encore, la lutte contre le terrorisme et apporter enfin la sécurité à tous les habitants de France peut aller de pair. Une vieille rumeur, à Paris, voudrait que seulement une caméra sur trois fonctionne dans le métro parisien. On espère que c’est faux, et si c’est le cas, il faut changer cela… Il faudrait également que Paris investisse sur du matériel de qualité, qui se retrouve sur l’ensemble du territoire, pas uniquement dans les quartiers touristiques. Enfin, il une surveillance poussée de tous les réseaux sociaux est nécessaire, ce qui signifie des effectifs, des moyens en conséquence.

 

Enfin, il faudrait une coordination de différentes institutions (police, milieu hospitalier, etc.) afin de mener un suivi des personnes particulièrement violentes, précédemment arrêtées ou internées pour cela. Toute personne violente ne va pas forcément devenir terroriste : mais quelqu’un qui a l’habitude d’exprimer une violence gratuite importante face à d’autres personnes, et même sur des biens devrait être particulièrement surveillée. Frapper quelqu’un jusqu’à l’envoyer à l’hôpital, avoir un accès de folie amenant à des violences gratuites dans la rue, brûler des voitures, détruire des abris-bus, tout cela est l’attitude de quelqu’un qu’on ne peut pas considérer comme un citoyen « normal ». C’est la même philosophie refusant le respect aux règles les plus élémentaires de la vie en commun qui motive le délinquant, le déséquilibré violent, et l’extrémiste politique/religieux. Un travail sécuritaire plus général, en plus d’apporter une plus grande paix à nos concitoyens, permettrait sans doute la punition exemplaire (et le suivi psychologique) de personnes potentiellement dangereuses dès le premier délit violent. Évitant ainsi une dangereuse évolution crescendo.