Idées

Notes du CAPE N˚36

 

Didier Chaudet, 2 juillet 2019

 

Cette Note du CAPE reprend deux articles de Didier Chaudet pour son blog « Géopolitique sur la Route de la Soie », hébergé par le site du journal Réforme. Il s’agit ici de mettre en avant une réalité que celles et ceux qui n’ont pas le temps long en tête ont tendance à oublier : le djihadisme n’est qu’une des facettes possibles du terrorisme transnational. L’islamisme radical n’est pas une idéologie à ce point unique qu’elle serait la seule capable de générer une violence dévastatrice. En fait, quand on se penche sur la logique djihadiste, on comprend à quel point elle est fille d’une « extrême droite » orientale, fondée sur le rejet de l’Autre, des libertés de l’individu face au groupe, et de l’égalité de ces individus entre eux. En bref, c’est une idéologie anti-Lumières… exactement comme l’extrême droite occidentale, celle qui nous a donné le fascisme et le nazisme au 20ème siècle. Christchurch a forcé le monde à constater une triste évidence : si nous n’y prenons pas garde, si les États occidentaux n’agissent pas en prévention, demain, on pourrait se trouver face à des cellules terroristes transnationales d’extrême-droite, aussi dangereuses que l’est Daech ou Al Qaïda.

 

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Christchurch : le terrorisme d’extrême droite, un autre djihadisme ? (1/2)

 

 

Publié le 18 avril 2019 ici :

https://www.reforme.net/2019/04/11/christchurch-le-terrorisme-dextreme-droite-un-autre-djihadisme-1-2/

 

À Christchurch, en Nouvelle Zélande, un Australien, Brenton Tarrant, présenté par la suite par le Premier ministre de son pays d’origine, comme un « violent terroriste extrémiste de droite », a tué 49 personnes, et en a blessé une vingtaine, parce qu’elles étaient de religion musulmane. On est vite passé sur ce drame en France : un énième débat autour des gilets jaunes a pris le dessus, et surtout, dès qu’un terroriste n’est pas djihadiste, on a tendance à le classer dans la catégorie des « fous », et leurs actions tombent presque dans la rubrique des faits divers.

Pourtant, le soi-disant fou responsable des morts à Christchurch fait furieusement penser à un terroriste djihadiste : il a pris le temps de planifier son acte meurtrier, et il l’a fait au nom d’une idéologie qui le poussait à tuer une catégorie bien précise de la population de Christchurch.

On constate que c’est la même logique raciste et d’extrême droite qui a motivé Brenton Tarrant et quelqu’un comme Dylan Roof, qui a mené une attaque meurtrière contre une église afro-américaine le 18 juin 2015, dans le but de provoquer une « guerre raciale ». On la retrouve également chez Alexandre Bissonnette, le responsable de l’attentat contre une mosquée dans la ville de Québec en 2017, qui a tué six personnes et en a blessé sérieusement cinq autres, uniquement par haine islamophobe.

Et ce ne sont que trois exemples parmi d’autres d’actions dont on entend de plus en plus parler ces dernières années, suivant la même logique : une personne issue de l’extrême droite occidentale planifiant un acte de violence contre une partie de la population vue comme ennemie par son idéologie. Comment ne pas parler, ici, de terrorisme, et d’un terrorisme qui n’est pas sans rappeler le djihadisme, c’est-à-dire fondé sur une idéologie partagée poussant à ces actes de violences ?

Notamment dans le monde anglo-saxon : il y a une reconnaissance de la montée en puissance du danger que peut représenter le terrorisme d’extrême droite. Depuis 2007, on constate, aux États-Unis, une augmentation des attaques et de l’organisation d’actions violentes et/ou terroristes par des forces identitaires, selon le CTC (Combating Terrorism Center) de l’Académie militaire de West Point. Mais voir les terroristes identitaires comme des « djihadistes » ou des « néo-croisés » a un avantage : montrer qu’on n’est pas face à des explosions localisées de violence, mais face à un phénomène terroriste global, qui risque de devenir de plus en plus dangereux, si on le traite aussi cavalièrement qu’Al Qaïda avant le 11 septembre…

 

 

 

Djihadisme, comment en est-on arrivé là ? Un rapide rappel

On a tendance à l’oublier, mais jusqu’aux années 1980, la question religieuse n’obsédait pas le monde musulman. Elle n’était pas totalement absente, mais le fait est que le nationalisme, le questionnement autour du développement, le tiers-mondisme, la lutte intellectuelle autour de la guerre froide, avaient un impact autrement plus important sur le débat politique au Caire ou à Jakarta.

Mais ledit débat a été bouleversé par deux attitudes en fait complémentaires : les choix à courte vue des élites politiques, cherchant à préserver leur pouvoir, autant politique qu’économique ; et le travail idéologique d’islamistes de plus en plus radicaux (radicalisés notamment par la violence de l’État, mais aussi par des influences étrangères). Leur propagande a récupéré les sujets importants pour ces sociétés (l’identité à reconstruire après le choc que fut la colonisation, le désir d’indépendance nationale, le refus du néo-impérialisme, etc.) en les adaptant à leur propre idéologie. Ils n’ont pas hésité à utiliser des arguments fallacieux, mais à première vue convaincants, pour détourner des idées importantes pour les sociétés qu’ils souhaitaient conquérir politiquement.

Ainsi, ils ont repris l’idée de décolonisation non seulement des territoires mais aussi des esprits, mais pour mieux refuser l’égalité femmes-hommes, ou, pour les partisans de la violence, soutenir l’idée d’un « choc des civilisations » permanent, rendant une bonne entente impossible entre Orient et Occident… Leur capacité à expliquer le monde par leur idéologie, et à donner des réponses simples, simplistes même, à toutes les difficultés de ces sociétés post-coloniales, leur a permis d’infecter bien des esprits, agacés par la vie difficile, la corruption, et l’hypocrisie occidentale face à des leaders politiques vus comme la source de ces difficultés. Ironie du sort, certains de ces leaders, ainsi que des États importants dans le monde musulman, n’ont pas hésité à soutenir la tendance la plus conservatrice de cette idéologie islamiste, pensant ainsi l’apaiser, voire l’utiliser pour protéger leur propre pouvoir…

Quand une société confrontée par un certain nombre de difficultés se trouve face à un pouvoir et un monde intellectuel pas assez sensibles aux difficultés populaires, et qu’une idéologie radicale réussit à détourner des sujets d’inquiétude largement répandus avec des réponses séduisantes mais trompeuses, le pire est à craindre. Al-Qaïda et Daech, idéologiquement, n’ont été possibles que par un long pourrissement du débat politique et intellectuel dans le monde musulman. En fait, ces groupes terroristes ne sont que la conclusion logique d’une idéologie qui dénonçait un certain nombre de boucs émissaires : les régimes en place le plus souvent, mais aussi les progressistes, les personnes vivant leur religion différemment, ou détachés de leur religion d’origine, les femmes indépendantes, les étrangers… Les djihadistes n’ont fait qu’aller jusqu’au bout de la logique islamiste radicale, en utilisant la violence contre les ennemis dénoncés par l’idéologie identitaire qui s’est peu à peu renforcée dans le monde musulman.

 

 

Islamisme radical d’Orient et extrême droite identitaire d’Occident, une évolution similaire ?

 

Reprenez cette analyse, remplacer « islamisme radical » et « djihadisme » par « extrême droite », et vous retrouverez un portrait perturbant du terrorisme identitaire occidental. Avec quelques différentes de taille néanmoins : des gens comme Dylan Roof ou Brenton Tarrant n’ont pas connu la répression d’un régime autoritaire, ni la torture en prison, contrairement à Ayman Al-Zawahiri, l’actuel leader d’Al Qaïda.

En milieu démocratique, leurs idées ont également la possibilité d’arriver au pouvoir légalement : mais on constate que ces extrémistes, parce qu’ils n’arrivent pas à convaincre, sont de plus en plus tentés par la violence. Cela a été la logique de Brenton Tarrant, qui explique en partie son geste meurtrier par la défaite de Marine le Pen à la présidentielle de 2017, face à un Emmanuel Macron associé vu comme « mondialiste » et « anti-Blanc ».

Ces radicaux sont malgré tout issus de sociétés non seulement plus libres, où ils peuvent peser politiquement et s’exprimer ouvertement, mais aussi dans des pays plus riches et bien plus stables que le terreau qui a permis l’émergence de l’islamisme radical et du djihadisme. C’est ce qui explique un succès plus limité des extrémistes identitaires d’Occident, pour l’instant.

Pourtant d’un point de vue idéologique, on constate une évolution relativement similaire entre extrémistes d’Orient et d’Occident : une capacité de l’extrême droite à détourner les questionnements contemporains pour les simplifier en les associant à ses propres obsessions : par exemple, la question migratoire. Personne ne peut nier qu’il s’agira sans doute d’un sujet clé du XXIe siècle, surtout si la question climatique s’en mêle.

Mais les identitaires, face à cette question, ne remettent pas forcément en question l’interventionnisme des grandes puissances à l’étranger, et n’ont pour logique pour préserver ce qu’ils considèrent être leur culture (culture française ou culture américanisée coupée de ses racines ? on est en droit de se poser la question) qu’une sorte de ligne Maginot, accompagnée d’une violence réelle et raciste, avec l’idée de « remigration ». Elle ne prend pas en compte l’idée de métissage, voire la considère comme une partie du complot : car loin d’être le résultat de questions économiques, géopolitiques et écologiques complexes, la question migratoire est, pour eux, le fait d’un complot des « élites »…

Pourtant, comme dans l’Orient musulman par le passé, on constate que face aux arguments d’extrême droite, nous avons une élite politique et intellectuelle qui n’est pas à la hauteur, voire complice, incapable de contrer le discours identitaire, voire le reprenant, pour « gagner des points » politiquement, ou masquer leurs échecs et leurs erreurs.

Pour prendre un exemple, il est tout bonnement mensonger d’avoir tenté de caricaturer la situation des banlieues en ne parlant que de leur « islamisation », alors que le vrai danger est sécuritaire, lié à un nouveau gangstérisme qui a été peu ou pas étudié, au-delà de quelques exceptions, comme l’excellent travail de Jérôme Pierrat.

La réduction de bien des problèmes sociaux, économiques, politiques, et géopolitiques, à l’islam, ou à la question migratoire, est un cadeau extraordinaire à l’extrême droite identitaire. Elle confirme sa propagande, alors que la notion même de « grand remplacement » des « Blancs » par des musulmans, le cœur de son idéologie, est une triste farce : les musulmans, en Europe, représentaient 4,9% de la population européenne en 2016, et 1,1% de la population américaine en 2017. Et l’idée selon laquelle quand on est né musulman, ou reste musulman, et on se marrie uniquement avec un autre musulman, illustre bien la faiblesse de l’argumentation identitaire, qui « fixe » les identités comme autant de blocs intemporels.

 

 

Une idéologie qui, comme l’islamisme radical, mène naturellement à la violence

Cette idéologie d’extrême droite, comme l’islamisme radical, a un caractère fondamentalement violent, à terme. En effet, affirmer qu’on peut parler de « grand remplacement », ou présenter l’islam comme un danger en tant que religion et communauté, sans appeler à la violence est tout simplement absurde : ceux qui prônent ce type de théories du complot présentent la situation actuelle, en France et ailleurs, comme une invasion de fait, par des peuples non-occidentaux, du monde occidental, avec la complicité d’élites « mondialisées », « cosmopolites »…

Cette vision de quasi-guerre civile est similaire à l’approche islamiste radicale qui présentait une bonne partie de la société entourant le « croyant » comme « anti-islamique ». Cette idéologie a justifié, par la suite, les attaques terroristes djihadistes contre des civils, vus comme des ennemis autant que les forces de sécurité d’un régime local… De même, le terrorisme d’extrême droite ne fait que prendre le discours identitaire au pied de la lettre, et va, comme son cousin islamiste, jusqu’au bout de cette logique : si on est en guerre, tuer des populations vues comme ennemies devient une obligation.

On le voit quand on se penche sur son manifeste, le terroriste de Christchurch salue et se place dans la lignée d’autres terroristes obéissant à la même idéologie, Anders Breivik bien sûr, mais aussi Dylan Roof ou Darren Osborne, qui a tué une personne en attaquant la mosquée de Finsbury Park à Londres, en 2017. Leur point commun ? Leur engagement politique identitaire, poussé jusqu’à la violence.

Brenton Tarrant, lui, s’est positionné clairement comme un identitaire : à tel point, d’ailleurs, qu’il a fait un don de 1500 euros au parti identitaire autrichien, entraînant une réaction policière après Christchurch, et une possible dissolution dudit parti par le gouvernement de Sebastian Kurz. Le chancelier autrichien n’a d’ailleurs pas hésité à insister sur le lien entre idéologie d’extrême droite et terrorisme identitaire, quand il a affirmé : « Aucune forme d’extrémisme ne peut être autorisée à avoir une place dans notre société, qu’ils s’agissent d’islamistes radicaux ou de fanatiques de droite ».

Sebastian Kurz a bien compris que Brenton Tarrant, loin d’être un fou, se plaçait dans une logique politique radicale qui n’a rien à envier aux djihadistes. Et que, comme ces derniers, il doit son idéologie à des forces pas forcément violentes, mais tout aussi radicales. Pourtant, comme on le verra dans un prochain billet, il existe, au niveau des médias, des intellectuels, des hommes politiques même, une dangereuse complaisance face à l’extrémisme identitaire occidental. Et cela alors que, comme le dévoile Christchurch, le terrorisme naissant de cette idéologie se structure de plus en plus.

 

 

Christchurch : le terrorisme d’extrême droite, un autre djihadisme ? (2/2)

Publié le 24 avril 2019 ici :

https://www.reforme.net/2019/04/24/christchurch-le-terrorisme-dextreme-droite-un-autre-djihadisme-2-2/

 

On a constaté, dans le précédent billet, que le tueur de Christchurch n’est ni un fou, ni un personnage isolé : c’est un activiste politique, issu de l’extrême droite, et qui a poussé l’idéologie identitaire radicale jusqu’à sa conclusion logique, à savoir le terrorisme. Le parallèle avec l’islamiste devenant, au nom de son idéologie, un terroriste djihadiste, est très clair. Mais doit-on craindre une évolution plus radicale encore, et plus dangereuse encore d’un point de vue sécuritaire ?

 

Médias, intellectuels, politiques : une dangereuse complaisance face aux identitaires radicaux

Ce qui a nourri le terrorisme d’extrême droite récemment, et ce qui le nourrit de plus en plus, c’est la complaisance d’un certain nombre de médias, d’intellectuels, et de politiciens, envers le discours identitaire islamophobe.

On s’étonne de ne pas avoir vu une chaîne de télévision française inviter des identitaires ou des politiciens à l’extrême droite pour leur demander de dénoncer clairement l’acte terroriste de Christchurch. C’est après tout ce qu’on demande aux représentants de la communauté musulmane à chaque fois qu’un acte terroriste djihadiste a lieu, comme si tous les musulmans étaient responsables des actions de quelques-uns. Il y aura toujours quelques « intellectuels » pour associer un acte terroriste de Daech avec l’histoire de la religion musulmane, avec ses textes sacrés… cherchant à rendre toute une culture responsable pour le geste d’un extrémiste.

Bien moins nombreux sont ceux qui ont pointé du doigt l’évidence, à savoir que lorsqu’on présente les migrants comme une invasion « raciale » planifiée, on obtient forcément des actes terroristes comme à Christchurch.

Quand on se penche sur le pays d’origine du terroriste de Christchurch, l’Australie, on retrouve cette coupable complaisance : une étude passant en revue cinq journaux détenus par le magnat des médias Rupert Murdoch a relevé par moins de 3000 articles présentant l’islam et les musulmans négativement sur la seule année 2017.

Comme rappelé dans cet article de The Guardian, News Corp, la compagnie de Rupert Murdoch, domine largement le marché médiatique australien ; et au-delà de son discours caricatural sur les musulmans, elle a diffusé des idées que ne renieraient pas les identitaires les plus extrémistes : elle a mis en avant la notion de « grand remplacement », et a présenté la ville de Melbourne comme terrorisée par des « gangs » africains…

Un identitaire comme Brenton Tarrant n’est pas allé chercher de quoi nourrir son idéologie radicale sur des sites obscurs d’extrême droite : il a tout simplement baigné dans une atmosphère médiatique très tolérante face aux idées les plus radicales.

En complément de cette complaisance médiatique, on constate la couverture médiatique très limitée d’une action violente et/ou terroriste dès que l’acteur n’est pas djihadiste. Comme l’a rappelé une analyse américaine, quand une attaque est le fait d’un musulman, elle a une couverture médiatique 357 % plus importante.

Si, en Nouvelle Zélande, le terroriste avait été musulman, il y a fort à parier que nous aurions eu droit à nombre d’émissions spéciales et de « unes » journalistiques sur Christchurch en France sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines…

Cet aveuglement ou refus de prendre en compte la violence quand elle est d’extrême droite est constante dans le temps, comme l’a rappelé le New York Times : les identitaires et néo-nazis ont été responsables de 73 % des attaques terroristes aux États-Unis après le 11 septembre, preuve qu’il ne s’agit pas d’un danger anecdotique ou secondaire.

Ce refus de prendre en compte le terrorisme d’extrême droite se retrouve même quand un acte terroriste a effectivement lieu. On l’a vu encore une fois bien avant Christchurch dans le monde anglo-saxon, par exemple avec Dylan Roof. Son action a été présenté par le président Obama comme des « meurtres insensés »… alors que ce qui a été trouvé chez lui, et ses propres aveux, prouvaient qu’on était face à un identitaire ayant poussé son idéologie d’extrême droite jusqu’à son aboutissement logique, à savoir le terrorisme.

Les pays de l’Union européenne sont également atteints de cet aveuglement, aveuglement assumé d’ailleurs : “quand ils traitent du terrorisme, ces pays, à l’exception des Pays-Bas, excluent les « assauts violents » contre les minorités de leurs statistiques”. Donc un migrant syrien ou afghan qui prend une arme et essaye d’attaquer, demain, des passants innocents, ce sera très rapidement considéré comme du terrorisme, dans les médias et par les autorités. Mais un Français ou Allemand « de souche » affilié à un parti d’extrême droite… pas forcément.

Le grand avantage que le terroriste identitaire non-musulman a sur son équivalent musulman, c’est bien cet aveuglement, ce sentiment d’impunité. Sentiment d’impunité encore renforcé avec la victoire de Trump aux États-Unis et de forces d’extrême droite en Europe. Contrairement aux djihadistes quand ils sont capturés dans les pays musulmans, on ne peut que constater que les terroristes d’extrême droite n’ont pas peur, qu’ils fanfaronnent même… on comprend mieux pourquoi. Cet aveuglement, cette complaisance de certains médias, intellectuels, politiciens, ne peuvent que rassurer celles et ceux qui, dans l’extrême droite radicale, demain, seront tentés par l’action violente.

 

 

Al-Qaïda et Daech : un modèle pour le terrorisme d’extrême droite ?

Mais plus dangereux encore, l’attentat terroriste à Christchurch nous confirme une évolution du terrorisme d’extrême droite similaire à ce qui a constitué, ces deux dernières décennies, le djihadisme transnational. On retrouve notamment une tendance à une certaine internationalisation et une uniformisation idéologique.

Sur l’idéologie, on l’a déjà vu dans le premier billet, c’est très clair : le terroriste de Christchurch suit la tradition meurtrière d’autres identitaires occidentaux, qui ne sont pas australiens eux-mêmes, mais qui parlent tous de « grand remplacement », notamment causés par des musulmans, objets principaux mais pas uniques de leur haine : rappelons-nous que Robert Bowers, le terroriste responsable de l’attaque antisémite contre la synagogue de Pittsburgh, le 27 octobre 2018, (11 morts et sept blessés) parlait également des musulmans et autres migrants comme des envahisseurs… et des juifs comme les responsables de cette « invasion ».

Antisémitisme et islamophobie sont facilement associés dans l’idéologie du « grand remplacement ». C’est une idéologie plus largement raciste qui est à l’œuvre, dans laquelle peuvent se retrouver des extrémistes plus ou moins marginaux, mais aussi une certaine droite occidentale.

Cette unification idéologique, curieusement, comme le djihadisme, efface les frontières et caricature la culture dont elle est issue. Le manifeste indigeste du tueur de Christchurch en est la preuve : on y retrouve un Australien décidant de faire un attentat en Nouvelle-Zélande parce qu’il s’est senti révolté de voir des gens qu’ils ne considéraient pas comme Français en France…

Il affirme à un moment s’être senti « désespéré par cette invasion de la France, le pessimisme des Français, la perte de notre culture et notre identité ». On retrouve donc un descendant de Britanniques, dont les ancêtres ont sans doute toujours considéré la France comme leur ennemi héréditaire, s’approprier la France et sa culture comme sienne, au nom d’une vision très sommaire de ce qu’est l’Occident (un territoire d’hommes blancs chrétiens).

C’est exactement la vision de l’islamisme radical ou du djihadiste quand il parle de la « Oummah », ou communauté des croyants : c’est pourquoi les Français de Daech se considéraient chez eux en Syrie, détruisant sans honte son passé pré-islamique, ses traditions, et opprimant sans vergogne la population syrienne, musulmane ou non. Parce que dans leur vision d’une nation uniquement acceptable comme « islamique », associant tous les territoires « musulmans », la Syrie et sa culture spécifique n’existait pas, seule leur « Oummah » fantasmée pouvait être une réalité.

De la même façon qu’un djihadiste français fraichement converti peut se sentir plus musulman qu’un sunnite syrien au nom de son idéologie, la vision identitaire radicale fait qu’un Australien peut considérer qu’il a plus de droit sur la France, même quand il ne connait ni sa langue ni son Histoire, qu’un descendant de tirailleur sénégalais ou qu’un Martiniquais…

Aujourd’hui on peut considérer que les partisans de la violence, au sein du mouvement identitaire occidental, ont consolidé une idéologie commune, et que cette idéologie est aujourd’hui de plus en plus transnationale. Comme le djihadisme…

Plus grave, l’internationalisation associée au terrorisme de Christchurch amène à penser que, de la même manière que les guerres d’Afghanistan, d’Irak et de Syrie ont fait naître une internationale du djihadisme, il y a aujourd’hui une internationale terroriste identitaire en formation.

Des indices amènent à penser que Brenton Tarrant a été en contact, ou a au moins suivi avec intérêt les exploits du « régiment Azov », une organisation paramilitaire d’extrême droite en Ukraine. Cette dernière cherche à attirer des étrangers prêts à combattre « pour sauver l’Europe de l’extinction », et donc offrir un territoire et une formation militaire à des suprématistes blancs de différents pays, se retrouvant autour d’une cause commune… en bref, le même type d’engagement qui a permis l’émergence d’Al Qaïda comme de Daech.

Globalement, on retrouve bien des idées du régiment Azov dans le manifeste de Brenton Tarrant, et dans l’extrême droite basée en Ukraine. Ledit manifeste a été traduit, et son auteur porté aux nues. Les prochains terroristes identitaires d’Occident savent que quelle que soit leur cible, ils auront des admirateurs, et des soutiens, partout dans le monde… comme les djihadistes avant eux. Et avec certaines forces d’extrême droite comme le régiment Azov, ils ont en Ukraine l’équivalent de l’Afghanistan pour Al-Qaïda, un endroit où se regrouper, apprendre le maniement des armes, des explosifs… et pour une raison difficilement compréhensible, cela ne semble alarmer ni en France, ni ailleurs en Europe…

Que peut-on faire face à ce danger ? Il faudrait procéder comme avec le djihadisme, en fait : on n’emprisonne pas forcément tous les salafistes, fondamentalistes, et islamistes présents en France et en Europe, mais on les met sous intense surveillance. Et quand certaines de leurs recrues commencent à s’intéresser à la fabrication de bombes, quand ils appellent au meurtre sur Internet, quand ils achètent des armes de guerre, les services de sécurité interviennent.

Il faudrait faire de même avec l’extrême droite et les identitaires qui, en son sein, sont tentés par la violence. Il ne s’agit pas, bien entendu, de faire des martyrs, au contraire, la liberté d’opinion doit être préservée, car elle est à terme la meilleure assurance d’un débat sain, permettant de montrer l’irrationalité de bien des positions radicales.