Idées

 

Notes du CAPE N˚35

 

Camille Legrand, consultante indépendante, 14 juin 2019

 

 

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Le néo-orientalisme est un danger d’abord parce qu’il fait passer une pensée orientée idéologiquement comme la vérité absolue. Que ce soit sur la Russie, sur la Chine, sur le monde musulman, sur les pays africains subsahariens, on se retrouve donc souvent avec des images caricaturales en tête, qui font appel à l’instinct de peur plutôt qu’à l’intelligence. Dans cette vision du monde, l’Autre est forcément irrationnel, agressif, dangereux… Comment peut-on avoir une diplomatie intelligente face au monde non-occidental si nos décideurs, nos journalistes, nos universitaires, ont l’esprit « pollué » par une telle approche ?

 

C’est particulièrement vrai dans notre rapport au monde musulman et à la Chine.

 

 

Le néo-orientaliste et le monde musulman

 

Qu’on le veuille ou non, pour nous Européens, le monde musulman, c’est notre voisin méditerranéen. Plus encore, il peut être l’ami, le beau-frère, le membre de la famille. Comment peut-on vivre paisiblement avec un voisin aussi proche quand on le caricature constamment, quand on insulte sa culture, quand on l’a réduit au pire ? Cela ne peut que nourrir, de l’autre côté, du ressentiment, voire une idéologie anti-occidentale dangereuse, comme celle mis en avant notamment par l’historien Ian Buruma. Et cela ne peut que nous empêcher de comprendre, ou de prédire, les grandes évolutions politiques et sécuritaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

 

Comment se fait-il que les universitaires français, européens, occidentaux, n’aient pas vu venir le Printemps Arabe ? Tout simplement parce qu’à l’époque, la mode était à l’analyse des identitaires / de l’extrême droite du monde musulman, c’est-à-dire un ensemble associant islamistes plus ou moins radicaux à Al Qaïda. S’intéresser à la société dans son ensemble, à la majorité qui ne demandait pas une République islamique ? Pas assez vendeur ! De même, pourquoi étudier l’Afrique du Nord quand c’est le Proche Orient, notamment ses zones de conflit, qui éveille tous les fantasmes néo-orientalistes, excitant journalistes et éditeurs? De là, toutes nos élites intellectuelles et diplomatiques ont naturellement été prises par surprise par les révolutions tunisienne et égyptienne. Non contents d’avoir ratés ces événements fondamentaux par de mauvais choix intellectuels, ils n’ont pas vu les complexités et différences de ces révolutions, associant parfois de manière erronée le « mouvement » vert en Iran et ces dernières, ou pensant que la Libye ou la Syrie seraient forcément comme la Tunisie et l’Égypte, malgré des différences sociales, politiques, économiques, évidentes… Mais pour le néo-orientaliste, dominé par son idéologie, et pour son idiot utile / compagnon de route, l’intellectuel qui ne cherche qu’à vendre son analyse, tout cela, c’est « le monde arabe », donc forcément un tout. Comme l’orientaliste du passé, le néo-orientaliste contemporain reste dans une vision figée du monde qu’il est sensé analysé.

 

De la même manière, l’obsession néo-orientalisme pour le terrorisme djihadiste n’a pas signifié une compréhension de ce danger. Les travaux universitaires de qualité ont souvent été noyés dans la masse des discours jouant sur les peurs et faisant des amalgames douteux ou des amalgames géopolitiques opportunistes. Le fait que les décideurs américains et même parfois européens n’aient pas compris qu’une politique d’abord militaire en Irak après 2003, ou en Libye après 2011, allait forcément nourrir le djihadisme et l’instabilité régionale, est incompréhensible si on ne prend pas en compte les œillères du néo-orientalisme. Comme le racisme, le rejet « culturaliste » de l’Autre rend fondamentalement moins intelligent.

 

 

Le néo-orientalisme et notre rapport à la Chine

 

Un manque d’intelligence qu’on retrouve aussi quand on parle de pays asiatiques comme la Chine. On se souvient des fantasmes, et du racisme à peine voilé, qui visait le Japon dans les années 1980, quand on pensait qu’Américains et Soviétiques s’étaient épuisés avec la Guerre froide, permettant à Tokyo de s’imposer par l’économie. Aujourd’hui, c’est la Chine qui semble être la cible de ce néo-orientalisme affolé face à la montée en puissance d’une force non-occidentale.

 

Ici il est particulièrement intéressant de comparer avec l’Inde, pays non-occidental mais aligné géopolitiquement sur l’Amérique et ses alliés aujourd’hui. On pourrait légitimement s’inquiéter des discours nationalistes, racistes et guerriers qu’on a entendu ces derniers temps en Inde, contre le voisin pakistanais, contre les Cachemiris, notamment de la part d’une droite identitaire très puissante. Ne serait-ce que par le danger de guerre nucléaire que cela peut impliquer. Et pourtant, on en parle bien moins que des actions de la Chine, une Chine très souvent mise en avant dans les médias sous le jour le plus noir. Jusqu’à la présenter comme une nation fondamentalement dangereuse pour l’ordre international. Ce qui est bien sûr non seulement caricatural mais faux : un monde occidental moins contaminé par le néo-orientalisme s’inquiéterait plutôt des tensions entre deux puissances nucléaires sud-asiatiques associées à l’Amérique d’une façon ou d’une autre, que d’une Chine bien moins belliqueuse en comparaison…

 

L’idéologie néo-orientaliste empêche de comprendre une évolution des relations internationales vers un monde plus multipolaire. Pas totalement multipolaire « à l’ancienne » malgré tout : il faudrait que les Américains s’entêtent à élire plusieurs « Trumps » pour perdre leur statut d’Hyperpuissance. Mais en effet, demain, la Chine aura les forces de dire « non » aux Occidentaux quand elle le voudra, elle aura la capacité de défendre ses intérêts, et même de s’imposer dans son environnement régional. Est-ce forcément un danger ? Non. Demain d’autres puissances non-occidentales pourront faire de même : l’ordre international devra s’en accommoder, et sera en fait peut-être plus juste grâce à cet équilibre des puissances. Quand on se souvient que l’unilatéralisme américain a signifié le martyre du peuple irakien, l’invasion de l’Irak en 2003, et indirectement, par la suite, la montée en puissance de Daech, on pourrait se dire que, contrairement aux craintes des néo-orientalistes, un monde plus multipolaire serait en fait une bonne chose pour la paix dans le monde.

 

Globalement, le néo-orientalisme amène à empêcher de penser le rapport aux pays qui s’affirment dans un sens qui semble différent des intérêts géopolitiques et diplomatiques des Occidentaux. Cette idéologie prend ce qui est une réalité des relations internationales (la compétition) et la transforme en lutte idéologique, voire en « choc des civilisations », pour ne pas parler de « guerre froide » ethnique. Si on veut, demain, avoir une relation diplomatique intelligente avec la Chine, la Russie, ou d’autres forces émergentes, il sera nécessaire d’éviter un tel biais d’analyse. Hélas, cette idéologie a sans doute de beaux jours devant elle, avec la montée en puissance des extrêmes droites occidentale, des Américains pro-Trump aux identitaires européens.

 

Quelques bémols

 

Un bémol tout de même à apporter à cette analyse en deux parties : il ne faudrait pas que le rejet du néo-orientaliste amène à l’excès inverse, en réaction, à soutenir l’idée de « l’Homme – Citoyen du Monde ». Nous sommes bien le fruit d’Histoires et de cultures spécifiques. Mais nous sommes aussi les enfants de la globalisation plus ou moins américanisée, pour le meilleur et pour le pire. Parler de valeurs radicalement différentes, aujourd’hui, entre un jeune Indien, Russe, Tunisien, Sénégalais ou Français, n’a pas vraiment de sens. Nos aspirations, nos buts de vie, notre façon de consommer, de vivre plus généralement, sont de plus en plus uniformisés, au-delà de certaines différences réelles. Il faut donc trouver un juste milieu dans l’analyse, prenant en compte les différences culturelles ayant de réelles conséquences, sans aller jusqu’à les exagérer.

 

De la même manière, rejeter le néo-orientalisme ne signifie pas abandonner nos propres valeurs, ou refuser de les défendre. Mais de fait, le néo-orientaliste n’est pas un vrai défenseur des droits de la Femme, de la démocratie ou du droit international dans le monde non-occidental. Comme il caricature ce dernier, il le considère forcément comme un ennemi de ces valeurs. Dans la version la plus « douce » du néo-orientalisme, il convient alors à l’Occidental d’intervenir pour défendre les femmes / les minorités / le Droit en terre étrangère… ce qui rappelle cette image colonialiste bien connue.

 

Personne n’aime les missionnaires armés, aujourd’hui comme hier. L’Occidental n’a pas pour objectif sur cette Terre d’éduquer le reste du monde. Par contre, ce que nous pouvons faire, c’est promouvoir nos valeurs par l’exemple : en étant la société aspirant toujours à plus de démocratie, de respect des droits de chacun, de solidarité… Si nous étions sérieux à ce sujet, cela serait suffisant pour diffuser des valeurs progressistes, sans violence.

 

Hélas, pour l’instant, l’idéologie néo-orientalisme domine le discours ambiant. Et le problème de cette pensée, est que pour certaines cultures, elle caricature, omet, tord les faits par ignorance, racisme, ou idéologie. Elle transforme les différences en murs infranchissables et en dangers. Ce qui brouille la capacité d’analyse… au point de devenir un danger pour les intérêts français et européens bien compris.