Idées

 

Notes du CAPE N˚34

 

Laurent Coligny, 10 juin 2019

 

 

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Il faut être honnête : quand on regarde autour de soi, ces élections n’ont pas passionné, moins encore dans la jeunesse. Oui, l’élection semble avoir suscité une mobilisation plus importante que prévue en France. Mais on aurait tort de penser que le vote a signifié une quelconque fièvre partisane. On a souvent voté plutôt contre (contre le président Macron, ou contre le Rassemblement national) que par adhésion à des programmes particulièrement enthousiasmants.

 

Force est de constater que les premiers résultats confirment la polarisation « progressistes » / « nationalistes » de la vie politique française. On a attaqué le président Macron pour s’être exprimé ainsi, mais il faut être honnête : ce n’est pas lui qui a décidé de cette situation. Pour une partie des Français, le tabou de l’extrême droite est totalement tombé, et on est dans un vote d’adhésion. Le fait qu’un jeune relativement inconnu ait pu se retrouver à la tête de la liste RN et amener sa liste à la première place est la preuve que l’idée du vote sanction, ou du vote rébellion, temporaire, n’est plus vraiment d’actualité. Et comme la « dédiabolisation » est toute relative, c’est bien une partie de l’opinion qui affirme préférer une aventure politique potentiellement déstabilisatrice pour le pays plutôt que le statu quo. Et face à cette situation jugée dangereuse encore par beaucoup de Français, il y a eu une montée en puissance du vote utile pour la liste « LREM – partis centristes » (le MoDem est très centriste après avoir été au centre gauche, Radicaux et Agir sont à différents niveaux du centre-droit). Même si on ne peut pas dire que l’attitude du gouvernement face à certaines affaires, et la campagne de Mme Loiseau, ait vraiment suscité l’enthousiasme. Dans les deux cas, en fait, la tête de liste compte moins que le positionnement politique : le désir de faire table rase, même au risque d’accepter des idées qui flirtent avec la réaction au sens fort du terme, sur la question de l’identité, notamment ; et le désir, face à cette menace, du statu quo, malgré des politiques insatisfaisantes pour tout un pan du « peuple centriste », et de la population en général.

 

À propos des « progressistes » et des « nationalistes »…

 

Il va être pourtant difficile pour ces deux grandes tendances d’attirer d’autres voix dans les années à venir. Au-delà d’un discours répétitif sur l’identité et les frontières, ne prenant surtout pas en compte les difficultés d’une régulation des flux migratoires surtout si on est incapable de mener une politique contrant les attitudes les plus déstabilisatrices d’autres grandes puissances, ou de passer à l’action sur le réchauffement climatique, le Rassemblement National n’a pas grand-chose à offrir. Tous les électeurs n’ayant pas peur du danger que pourrait représenter l’extrême droite votent déjà pour eux, les électeurs qui ne sont pas allés voter ou qui ont voté blanc sont sans doute déjà dans un double dégoût, du RN comme de LaReM. Le parti de Mme Le Pen a surtout pour lui le fait de ne pas avoir eu le pouvoir suprême, mais ce n’est pas forcément suffisant pour entraîner une dynamique permettant de gagner la prochaine présidentielle. Et que penser d’une force qui passe de la ligne Philippot lors des dernières présidentielles, à un positionnement beaucoup plus proche d’une logique de statu quo sur l’Europe, tout en surfant sur la méfiance à propos de l’UE ? Si ce qui reste des Républicains continuent de s’écrouler, le RN pourrait certes gagner quelques points… juste assez pour pousser au front républicain de l’autre côté.

 

Mais les « progressistes » ne devraient pas se rassurer pour autant. Parce que l’idée du front républicain et du vote utile, ils l’ont déjà en partie utilisé lors de cette élection : on vote LREM – MoDem surtout parce qu’on veut être sûr d’éviter l’arrivée au pouvoir du Front National, et ça va sans doute continuer à être le cas, si le président Macron continue d’être incapable de se débarrasser de l’image de néo-libéral sans cœur, d’homme de réseaux manipulateur mais sans grande conviction, dont certains l’ont affublé dans de récents ouvrages et articles de presse. Et si le MoDem était encore une caution centriste sérieuse lors de la dernière élection présidentielle, aujourd’hui, ce parti ressemble à une UDI version centre-gauche, c’est-à-dire une force qui n’existe que par le soutien qu’elle reçoit de son allié. Sauf changement radical dans son fonctionnement, sauf montée en puissance de François Bayrou avec renouvellement radical à l’intérieur de son parti pour représenter une force plus de centre-gauche dans la coalition « centrale » autour du président, le MoDem ne sera pas un allié particulièrement utile pour le président Macron. De toute façon, le vote centriste est déjà largement du côté présidentiel, quand il a pu se motiver pour aller voter. Avec un rapprochement possible avec l’UDI, et un passage d’un certain nombre de Républicains dans le camp présidentiel via le parti Agir, il pourra y avoir un léger renforcement des voix allant « naturellement » vers le camp « progressiste », mais pas forcément assez pour désigner un vainqueur dans les prochains combats contre les « nationalistes ».

 

Pour le RN comme pour LREM, la limite est également liée à une désignation idéologique qui masque mal une pensée qui reste limitée : présenter les partisans du président Macron comme « progressistes » ne peut que faire rire même certains au sein du centre gauche. L’affaire Benalla sentant un peu trop le « vieux monde », la gestion de la situation avec les Gilets Jaunes, une politique globalement plutôt faite pour un axe allant des sociaux-libéraux (des gens issus de la gauche quand c’était payant d’en être, mais dont l’âme a toujours été au centre-droit) à la droite républicaine, c’est la relation UDF-RPR retrouvée, avec une droite devenue « junior partner ». Et quelle drôle de « nationalisme » que celui de RN, parti politique si proche de Moscou et d’une certaine Amérique ! À une époque de plus en plus multipolaire, ce besoin vivace de se trouver des patrons étrangers ne cadre pas avec l’époque. Mais on regrette que sur ce dossier là aussi, les « progressistes » soient, comme leurs concurrents, bloqués au 20ème siècle : alors qu’Emmanuel Macron était critique de la guerre en Libye et semblait s’inspirer de la pensée d’un de Villepin face à l’unilatéralisme de l’administration Bush, il n’a pas été capable de reprendre le flambeau d’un gaullisme diplomatique qui, pourtant, lui permettrait d’attirer des sympathies bien au-delà de son noyau ancré au centre-droit.

 

Quel avenir pour les autres grandes tendances politiques ?

 

En fait, face à ces deux forces qui risquent d’être tentées de rester sur leurs fondamentaux sans trop développer leurs idées, et ainsi s’assurer un « matelas » électoral allant jusqu’à 30% chacun au mieux, tout va dépendre de la capacité d’unité de la gauche, ou non. On pense particulièrement à la gauche fermement pro-européenne de Messieurs Jadot, Glucksmann et Hamon. Ensemble, ils pourraient être une troisième force capable de casser le duel « progressistes » / « nationalistes », et de forcer ces deux camps à un positionnement intellectuel plus élaboré, afin de marquer leurs différences au-delà de leurs obsessions respectives. Le fait que Monsieur Jadot soit arrivé en tête est une bonne nouvelle pour les partisans d’un rassemblement de ces forces. Le PS est définitivement mis face à ses responsabilités et au désamour des Français, dû à l’abandon de la philosophie des grands ancêtres, les Jaurès et Blum. La gauche non-communiste va devoir réapprendre à être vraiment de gauche, tout en restant attaché à l’idéal européen. Et si elle veut vraiment se reconstruire, elle va devoir le faire sur une base égalitaire, sans « leadership » socialiste. La victoire surprise des Verts est trop fraiche pour leur donner le droit de totalement diriger le mouvement vers l’unité : ils peuvent, par contre, initier des discussions dans ce sens. La situation sera différente, bien entendu, s’ils réussissent à confirmer leur importance électorale dans les prochaines élections, mais on est encore loin du compte.

 

Face à ce bloc de gauche possible, la France Insoumise pourrait jouer un rôle. Mais les idées ne sont pas les mêmes sur le dossier européen, on ne peut donc imaginer une « fusion » de ces deux gauches. Et ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Il y a sans doute eu une campagne bien moins menée cette fois que celle de la présidentielle. M. Mélenchon est bien taillé pour cette compétition autour de l’Élysée, bien plus que pour des élections européennes où il s’est retrouvé un peu artificiellement en retrait. FI est forcément fait pour être plus à gauche qu’un possible axe Jadot-Glucksmann-Hamon. Si une entente au niveau local et régional fait sens, au-delà, on imagine plutôt le FI continuer son chemin, se constituer ses forces, pour devenir la force la plus à gauche parmi les partis structurés en France dans ce début de 21ème siècle. Son rôle serait d’autant plus intéressant s’il était capable de préserver son identité idéologique tout en s’opposant radicalement à certaines positions du Rassemblement National. C’est d’ailleurs essentiel pour sa survie : il n’est pas impossible qu’une partie de son électorat lors des élections présidentielles soit passé du vote Mélenchon au vote Le Pen par souci de « vote utile », cette fois anti-Macron. Il n’est pas certain que FI bénéficierait vraiment d’une nouvelle « union des gauches » vue comme un piège par une partie de son électorat, qui souhaite un vrai changement. La France Insoumise a sans doute du travail à faire au niveau de la formation de ses cadres : car au-delà Adrien Quattenens et François Ruffin, on attend encore l’émergence d’une génération de jeunes Mélenchons capable de porter les idées de leur leader politique sans glisser trop fortement dans des luttes de « niche » (féminisme, indigénisme, gauchisme radical, etc.). A bien des égards le problème de FI rappelle celui du MoDem : mettre tout dans les mains du leader qui représente à lui seul fortement le mouvement. Ce n’est pas forcément mauvais, quand le leader associe sa personne à une idéologie. Quand ce n’est pas le cas, on a la situation MoDem – François Bayrou… ou celle des petits partis centristes en général, qui ne sont séparés que par des querelles de personnes. J.-L. Mélenchon porte une vision originale, et potentiellement intéressante, pour la France comme acteur international important, tout en faisant une offre politique radicalement différente de celle de l’union des centres et de l’extrême droite. Il gagnerait à se faire non seulement entendre, mais mieux écouter. Car s’il a réussi à faire du bruit, il n’est pas certain qu’il ait réussi à assez faire passer son message.

 

Le FI pourrait sombrer avec le temps sans réforme interne, mais le parti qui risque l’annihilation totale, c’est bien les Républicains. On inclue dans les Républicains la micro-structure qui se clame centriste : quand on s’associe à la droite Wauquiez – Bellamy, on n’est pas centriste, c’est tout simplement impossible. Ce qui n’est pas une mauvaise chose : ils doivent juste accepter d’être une droite bourgeoise à tendance identitaire, mais cherchant à ne pas sombrer dans les excès du Front National. Donc ici, on ne parlera pas de « droite et du centre ». Comme tous les Français, l’auteur de ces lignes est fatigué de la naïveté des politiciens qui pensent qu’à partir du moment où ils disent quelque chose, cela devient réalité…

 

Donc la droite des Républicains pourrait connaître un risque de désintégration à court ou moyen terme. Le problème pour ce mouvement, c’est qu’il s’obstine à suivre la tactique sarkozyste : chercher à siphonner les voix d’extrême droite. Mais cela ne pouvait marcher qu’une fois. Très vite l’approche à la Sarkozy n’a fait qu’aliéner le centre sans réussir à voler assez d’électeurs à une extrême droite qui se souviennent de positionnements incompatibles avec leurs idées sur l’Europe, ou la réalité de la gestion des migrations, si différente de leurs fantasmes impraticables en réalité. Hélas, avec François Fillon, Laurent Wauquiez, et enfin François-Xavier Bellamy, la droite républicaine a continué à courir derrière les voix du Rassemblement National, et à choyer les éléments les plus conservateurs de son mouvement. Au point de faire définitivement fuir le centre-droit, et de faire un score particulièrement mauvais lors de ces élections européennes. Si les Républicains s’obstinent à vouloir devenir le junior partner de l’extrême droite, ses effectifs vont continuer à fondre, et la droite « républicaine » associée au centre va tout simplement se reconstituer au sein de l’alliance politique autour du président de la République. Déjà bien apprécié par les électeurs qui votaient plutôt à droite historiquement, d’ailleurs…

 

Il sera intéressant de voir si une structure historiquement forte comme la droite républicaine est capable d’arrêter de faire la même erreur ou si nous assistons, tout simplement, à la mort de ce mastodonte politique. La France Insoumise pourrait également être mise en danger par des dissensions internes. Dans les prochains mois, la lutte politique pourrait se résumer à trois camps : l’extrême droite, le centrisme, la gauche écologique et sociale-démocrate. Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’espérer qu’il y aura plus de deux forces politiques dominant le débat jusqu’aux présidentielles de 2022. Ne serait-ce que pour la qualité du débat démocratique, bien pauvre quand on en reste au duel RN-LaReM.