Idées

Notes du CAPE N˚31

 

Camille Legrand, consultante indépendante, 25 mai 2019

 

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À quoi pensez-vous quand on vous dit “islam”, ou “monde musulman”? Si vous jouez le jeu, sans réfléchir, les images qui vous viennent en tête sont, peut-être, les Mille et Une Nuits et l’Alhambra en Andalousie, mais plus probablement, des femmes voilées / en burqa / en niqab, des hommes barbus, armés et menaçants, le terrorisme, l’image de Républiques islamiques guerrières et menaçantes… bref, des images d’apocalypse sorties des chaînes d’information en continu et autres médias peu scrupuleux.

 

Imaginez si on remplaçait « islam » par « judaïsme », « christianisme », « bouddhisme ». Et que votre interlocuteur ne voyait pour la première religion qu’une occupation qui se plaît à nier l’humanité des Palestiniens ; pour la seconde l’Inquisition, l’antisémitisme, et le massacre des indigènes dans les Amériques ; et pour la troisième, la source du génocide contre les Rohingyas. Ce serait tout simplement insupportable : certes, des personnes associées à ces religions sont bien responsables de ces crimes. Mais il est injuste de réduire d’anciennes traditions religieuses, qui ont également été positives et sont des sources de civilisation, à leurs faces la plus sombre.

 

Même constat quand on substitue les religions aux nations et cultures. Évoquez l’Iranien, le Turc ou le Chinois : immédiatement l’image qui viendra en tête, à cause de nos médias notamment, sera probablement négative, forcément celle d’un dictateur agressif, impérialiste. Pourtant, il ne s’agit de rien d’autres que de puissances agissant pour défendre leurs intérêts spécifiques : on pourrait également voir l’Indien ou l’Américain de la même manière. Mais dans leur cas, l’analyse est plus apaisée, plus neutre, heureusement… Tout simplement parce que l’analyste, dans ce cas, se refuse à abandonner sa capacité de réflexion en tombant dans le piège d’une moralité facile ou dans le parti-pris. Les puissances cherchent à maximiser leurs intérêts, peu importe les conséquences pour les autres : elles peuvent parfois respecter le droit international, elles peuvent être des démocraties, mais quand il y a un choix à faire dans l’affirmation de la puissance et suivre les règles communes, on voit rarement un pays faire le second choix. Ce qui est vrai pour les États-Unis ou l’Inde l’est aussi pour la Chine. Alors pourquoi une telle situation de deux poids, deux mesures ?

 

Ce qu’est le néo-orientalisme

 

Dans les deux cas, la réponse peut tenir en un mot : néo-orientalisme. L’orientalisme comme idéologie a servi à essentialiser les civilisations orientales, à les présenter comme statiques, arriérées / irrationnelles / dangereuses, en contraste avec une Europe, plus largement un Occident, qui se voulait non seulement plus avancé technologiquement, mais aussi représentatif de la « civilisation » et du progrès. Donc avec non seulement la capacité, mais quasiment le sentiment d’avoir le droit de soumettre l’« Orient ». On a eu tendance à l’oublier, mais cette idéologie a permis la colonisation, et le racisme d’État qui a pu régner dans les colonies européennes et américaines.

 

On peut parler de néo-orientalisme aujourd’hui car il s’agit d’abord d’un produit de notre temps : c’est une réaction à la situation post-Guerre froide, qui a vu l’Occident perdre son ennemi principal, l’URSS. On a vu le retour en force des analyses expliquant le monde par les différentes « essences culturelles » ou « civilisations », forcément opposées les unes aux autres : c’est l’analyse de Samuel Huntington, dans son analyse présentée par certains comme universitaire et neutre, mais en fait d’abord idéologique. Signe des temps : si le « choc des civilisations » avait été largement critiqué pour sa présentation simpliste et de la notion de civilisation, et des relations internationales contemporaines, quand l’ouvrage a été publié, il n’est pas rare, aujourd’hui, d’entendre des louanges d’Huntington, dans les médias et même en milieu universitaire.

 

Le néo-orientalisme : uniquement un problème d’ignorance ?

 

Car le néo-orientalisme peut être savant : imaginez qu’on ne présente l’Europe dans le monde qu’en analysant le discours et les actions de ses extrême-droites, et de ses groupes identitaires ? C’est ce qu’on fait très souvent, trop souvent, y compris au niveau universitaire, quand on parle du monde arabe en particulier, et du monde musulman en général.

 

Et quand l’analyste mettant en avant ce discours néo-orientaliste parle la langue, il a soudainement forcément toujours raison, il a tous les droits… Comme si les orientalistes du passé, qui ont diffusé les pires caricatures sur le monde musulman, mais aussi sur la Russie (qu’on se souvienne des fameux soviétologues qui n’ont pas vu l’effondrement de l’URSS venir…) ou sur la Chine, ne parlaient pas, eux aussi, la langue du pays qu’ils étudiaient. Parler la langue ne signifie pas forcément comprendre la culture, et moins encore saisir les évolutions sociales contemporaines de tout un peuple, et encore moins d’un ensemble de peuples vaguement liés par une religion.

 

De même, quand une personne est issue du pays étudié : non seulement il y a un problème inhérent à la distance nécessaire pour analyser correctement un sujet donné, mais le fait d’être né dans un pays musulman, d’y avoir eu une expérience spécifique, ne donne pas un pouvoir de compréhension de toute un peuple, et encore moins de toute une civilisation. Avoir réussi plus ou moins à s’immerger dans le pays, par la langue, ou par les liens familiaux, peut être un atout. Mais cela ne devrait jamais signifier ne pas avoir à mener ce qui est le cœur de l’activité de tout analyste sérieux : penser contre soi-même. C’est la seule façon d’éviter la faiblesse majeure du néo-orientaliste : celle de voir tout un peuple, toute une culture, comme un bloc.

 

On fait souvent l’erreur de considérer toute approche privilégiant le rejet de l’Autre comme de la bêtise : ainsi, être d’extrême droite, être raciste, être djihadiste, bref, être identitaire d’Orient ou d’Occident, ce serait forcément la preuve, avant tout, d’une certaine ignorance. C’est oublier que ces positions sont liées à des idées politiques. Et comme on l’a rappelé plus haut, l’orientalisme a été, de fait, une idéologie qui a servi des objectifs géopolitiques concrets. Le néo-orientalisme n’est pas autre chose.

 

Le néo-orientalisme au-delà du monde musulman

 

On a tendance à considérer qu’il ne vise que les pays musulmans. Mais rappelons que pour Edward Saïd, l’orientalisme était un biais d’analyse des Occidentaux face aux Moyen-Orient, à l’Afrique du Nord et l’Asie. En fait, il se retrouve aussi très facilement dans l’analyse de l’Afrique subsaharienne contemporaine comme dans les réflexions actuelles sur la Chine.

 

Dans le premier cas, on ne met plus l’islam en avant, bien sûr, mais les luttes interethniques. C’est bien simple, quand on parle de l’Afrique, on limite tout à l’ethnique, et ainsi, on croit avoir expliquer l’ensemble d’un problème. Bien entendu, nier l’impact des tensions inter-ethniques serait stupide : mais oublier les questions économiques, politiques, géopolitiques, c’est forcément faire une analyse très incomplète des problèmes vécus dans bien des pays d’Afrique. Quant à la compréhension de la Chine, même au niveau universitaire, elle a parfois été polluée par la même pensée orientaliste qui fige le pays analysé dans une image donnée, un problème dénoncé par des sinologues depuis bien longtemps. Et aujourd’hui, la théorie du choc des civilisations est reprise au sein du corps diplomatique américain sous l’administration Trump pour parler des tensions avec la Chine… tout un symbole !

 

Maintenant que le néo-orientalisme est défini, on va pouvoir analyser, dans un prochain papier, à quelle point cette idéologie peut être gênante, voire dangereuse, dans le cadre de l’analyse en géopolitique, comme dans celui de l’action diplomatique ou contre-terroriste.