Idées

Publié le 3 novembre 2017, pour le blog Géopolitique sur la Route de la Soie, hébergé par le journal Réforme

Lien : https://www.reforme.net/blog/geopolitique-sur-la-route-de-la-soie/monde-musulman-a-t-besoin-davoir-luther/ 

Le monde musulman a-t-il besoin d’avoir « son » Luther ? par Didier Chaudet

On entend et lit régulièrement que le « monde musulman » doit se réformer. Mais les choses, comme souvent, sont bien plus complexes.

Nous fêtons, cette année, les 500 ans de la Réforme protestante. Ce qui a été l’occasion de retrouver un sujet très (trop) souvent mis en avant dans les pages analyses de différents médias : l’idée selon laquelle le monde musulman aurait besoin de son Luther, de sa propre Réforme.

Le premier problème avec cette approche est qu’elle refuse de prendre en compte que l’islam (comme religion et civilisation) a eu ses évolutions historiques, philosophiques, théologiques propres.

Elle s’appuie souvent sur une approche très simpliste du phénomène religieux : l’islam serait arrivé « après » le christianisme, ses problèmes actuels seraient donc un copié collé de nos guerres de religion, ou des tensions internes qui ont poussé à la naissance du protestantisme ou des Lumières…

Cette analyse caricaturale en dit plus sur la pauvreté des connaissances intellectuelles sur l’histoire des territoires chrétiens comme musulmans que sur la façon de répondre aux problèmes actuels du monde islamique.

Un certain simplisme

Une autre grande faiblesse de cette approche touche moins Luther et l’idée de Réforme que celle de… « monde musulman ». Bien sûr, il y a des terres historiquement dominées par des populations chrétiennes, et d’autres plutôt par des populations musulmanes.

On peut retrouver des points communs liés à l’Histoire, dans différents pays dits musulmans. Et il est clair que les musulmans étant particulièrement ciblés par les djihadistes et les islamistes radicaux (l’extrême droite/droite dure de l’échiquier politique des pays à majorité musulmane…), un danger sécuritaire, et une mauvaise influence populiste spécifique, sont des points communs, négatifs ceux-là, pour l’ensemble de ce qui est considéré comme un ensemble.

Mais au-delà, l’idée selon laquelle il y aurait un « monde musulman » qui puisse être pris comme un tout renvoie encore une fois à un certain simplisme, voire à une certaine ignorance.

Curieusement, cette ignorance est partagée par certains dans le monde occidental avec… les islamistes, qui eux aussi refusent les différences culturelles, nationales, historiques, l’impact du passé récent (souvent colonial) comme de l’histoire plus lointaine, pour mieux voir un « tout » musulman, une « oumma » prétendument unie… La vérité est autrement plus complexe.

Déjà dans le monde arabe, les influences culturelles, les évolutions sociétales, l’histoire récente créent un fossé entre Maghreb et Proche Orient. Les différences sont grandes entre les deux pays qui ont lancé le « Printemps arabe », la Tunisie, dont l’histoire est si particulière, et l’Égypte, ancien phare du monde arabe aujourd’hui rongé par les tensions politiques, les blocages islamistes et l’influence religieuse néfaste venant de la péninsule arabique.

L’Iran, par son histoire, est radicalement différent de ce monde arabe lui-même divisé, et de son voisin turc. Et que dire des différences particulièrement importantes entre le « monde musulman » proche-oriental déjà si divers et l’Asie musulmane. Aujourd’hui, parler de différents mondes musulmans fait plutôt sens. L’oumma existe aussi peu que la chrétienté. Et dans les deux cas, on peut douter qu’il n’y ait jamais eu unité totale.

Approche idéologique

Surtout, aujourd’hui, l’idée d’un « monde musulman » forcément coupé de notre monde n’a pas de sens. Déjà, dans notre histoire intellectuelle, construire un mur entre les deux rives de la Méditerranée, c’est choisir une approche idéologique plus que factuelle de notre passé.

Et aujourd’hui encore, les grandes évolutions intellectuelles, politiques, humaines, en « Occident » (autre construction intellectuelle plus qu’une quelconque réalité) ont forcément un impact dans le « monde musulman », et vice versa. Et cela d’autant plus qu’il y a maintenant non seulement des « Orientaux » chrétiens, mais aussi des « Occidentaux » musulmans…

Penser qu’un « Luther » serait nécessaire pour régler les problèmes actuels du monde musulman, c’est aussi céder à une autre simplicité, selon laquelle des sujets comme Daech, le terrorisme islamiste, les atteintes aux droits de l’homme dans cette région du monde seraient forcément un problème… religieux.

Bien sûr, l’extrémisme, qu’il soit religieux ou non (fascisme, communisme) va toujours se présenter comme étant la version la plus « pure » d’un système de pensée. Mais perdrait-on notre capacité d’analyse critique dès qu’un sujet touche l’islam, au point de ne pas voir les questions historiques, politiques, sociales, géopolitiques qu’on retrouve derrière ce qu’on présente uniquement comme de l’extrémisme religieux ?

Daech ne peut pas s’expliquer sans la guerre d’Irak de 2003 et l’évolution en interne de la Syrie, jusqu’à la guerre civile ; le développement de l’islamisme radical et du fondamentalisme prêt à prendre les armes (exemple : les taliban) ne s’explique pas sans l’argent des pays de la péninsule arabique, en premier lieu l’Arabie saoudite ; et on ne comprend pas la diplomatie saoudienne sans prendre en compte sa situation politique interne et sa géopolitique (compétition avec l’Égypte de Nasser anti-islamistes d’abord, puis contre l’Iran post-révolution).

Ici, s’il faut une réforme, c’est d’abord celle de notre pensée qui impose une vision anhistorique et déconnectée des questions politiques/géopolitiques dès qu’elle parle d’une société non-occidentale.

L’influence ultraconservatrice de l’Arabie saoudite

On veut bien accepter l’idée d’un Luther pour le « monde musulman », mais alors il s’agirait de mener une réforme/révolte politique et géopolitique, qui viserait à refuser qu’un seul pays, l’Arabie saoudite, soit le « gardien » des deux principaux lieux saints de l’islam, La Mecque et Médine. Et plus largement refuser l’influence ultraconservatrice qui a pu se déverser sur le monde arabe et au-delà grâce aux pétrodollars.

Or cette réforme/révolte risquerait de se heurter à un problème de taille : le soutien des pays occidentaux à l’Arabie saoudite ; et leur grande capacité à fermer les yeux quand ces grands clients de nos industries de l’armement répriment leurs populations (exemple : Bahreïn) ou mieux, utilisent les armes achetées chez nous pour détruire un pays musulman voisin (exemple : Yémen).

En bref, comme on le voit, le problème de l’idée selon laquelle le monde musulman aurait besoin de son Luther, c’est qu’elle s’appuie sur des approches simplistes sur le christianisme, sur l’islam, et sur les questions sécuritaires et géopolitiques contemporaines. Si on veut à toute force projeter l’histoire européenne dans le « monde musulman », ce dont l’islam a besoin, ce n’est pas d’un nouveau Luther ; mais plutôt d’un Castellion ou d’un John Locke, qui ont permis, à leur manière, le développement d’une approche progressiste de la religion, étape essentielle vers les Lumières.

Mais ici encore, pas besoin de chercher dans l’histoire religieuse et intellectuelle européenne ce qui a existé dans son équivalent dans divers pays à majorité musulmane. Rappelons-nous par exemple d’Abu Bakr al-Razi, grand penseur musulman des IX-Xe siècles, qui défendait d’un rationalisme capable de discerner le bien du mal, sans l’aide de religions révélées ou de livres saints…

Quiconque souhaite soutenir une quelconque « Réforme » en islam n’a pas besoin de surimposer l’histoire des Européens sur celle des musulmans proche-orientaux, africains ou asiatiques. Ils devraient bien plutôt promouvoir une histoire intellectuelle des pays musulmans, trop souvent ignorée, en Orient comme en Occident.