Idées

MoDem, UDI, Constructifs: temps de reconstruire le projet centriste ?

 

 

Notes du CAPE n˚20

Par Nicolas Bizel et Didier Chaudet, août 2017

 

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Le titre de cette note peut surprendre : à bien des égards, après tout, le positionnement d’Emmanuel Macron est celui d’un centriste. Le discours du président lors du Congrès de Versailles le 3 juillet 2017 l’a bien illustré. Donc on pourrait imaginer que le « centre » est au pouvoir aujourd’hui.

Mais cette approche, si elle n’est pas erronée, reste simpliste : il est plus juste de dire que le pouvoir en place est plutôt centro-compatible. Ce qui n’est pas exactement la même chose qu’être centriste. Cela devrait être pris en compte par les partis et les individus se considérant comme affiliés à cette philosophie. Ne serait-ce que pour la préservation de leur propre existence politique. Et surtout parce que l’existence d’un centre solide dans ce monde politique français en mutation est plus importante que jamais. Aujourd’hui, trois forces dominent la parole publique dans notre pays, après l’élection présidentielle : la République En Marche (LREM), la France Insoumise (clairement le premier parti d’opposition parlementaire), et le Front National. Si un centre fort et indépendant n’émerge pas, un échec du président actuel, après un ou deux mandats, livrerait la France à des solutions politiques extrêmes, dangereuses pour la construction européenne, voire pour la paix de notre société dans le cas d’une montée en puissance de l’extrême droite. Il est normal que les centristes se sentent plutôt proches du gouvernement d’Emmanuel Macron. Mais ils ne se retrouveront pas toujours dans ses décisions. Sans être dans une opposition stérile, qui, pour l’instant, ne fait pas sens, ils pourront et devront offrir une alternative démocratique dans les années à venir.

 

L’effet Macron : bénédiction et coup de semonce pour les centristes

 

Oui, Emmanuel Macron est proche des idées centristes. C’est un fait ressenti par bien des militants sincères du centrisme bien avant le premier tour des présidentielles. Les militants UDI et MoDem, dont beaucoup de jeunes, qui ont choisi de soutenir En Marche, n’ont pas trahi : ils ont suivi une rhétorique exprimant des idées qui leur étaient naturellement sympathiques.

Cette rhétorique reprend l’idée progressiste générale derrière la notion de centrisme : progressisme sociétal, économique, politique également, rejetant l’opposition systématique droite/gauche en opposition avec son approche pragmatique, visant à se concentrer sur un projet limité dans le temps, pourvoyeur de résultats. C’est bien du centrisme, il est bien difficile de ne pas voir derrière l’Emmanuel Macron de 2017 le François Bayrou de 2007. Mais avec un positionnement plus fleuri, plus manager qu’orateur, associé à un certain flou intellectuel au-delà de l’opposition aux extrêmes.

 

Les centristes sont dans une situation paradoxale : leurs idées ont permis à un homme nouveau d’arriver au pouvoir. Mais politiquement, ils sont loin d’être en position de force. Le MoDem comme l’UDI vont devoir se battre pour exister, et donc veiller à défendre leur identité.

 

En effet, le MoDem a un électorat fortement Macron-compatible, qui aurait été en partie perdu sans ralliement clair au leader d’En Marche. L’existence d’un groupe parlementaire MoDem est possible également parce qu’il s’est associé à cette nouvelle force politique centro-compatible : ce dernier va devoir se battre pour exister, montrer son originalité, et se donner les moyens de confirmer son encrage électoral lors des prochaines législatives, dans cinq ans. Et aujourd’hui, ses ténors (François Bayrou, Marielle de Sarnez, et, dans une certaine mesure, Sylvie Goulard), après un court passage au gouvernement, ont dû quitter leurs « postes » au nom d’une affaire dont on peut questionner la soudaine émergence. A bien des égards, le ‘scandale’ semble être construit de toutes pièces… Mais les faits sont là : très vite les ténors politiques du MoDem ont été « débarqués » du gouvernement, et on peut se demander ce qu’il restera de l’idée d’une réelle moralisation de la vie publique maintenant que son principal promoteur, François Bayrou, n’est plus aux commandes. Rappel cruel des forces encore limitées d’un parti renaissant. Après une longue « traversée du désert », il est encore nécessaire pour le MoDem de confirmer son importance comme force indépendante même si elle est alliée à LREM, et d’éviter un futur de simple force d’appoint pour le président Macron.

 

Si le MoDem va devoir se battre pour ne pas être totalement assimilé à LREM, l’UDI doit éviter la même assimilation, non seulement avec LREM dont certains membres sont originellement de centre-droit, mais avec une droite qui a perdu, et qui ne sait plus qui elle est. Jean-Christophe Lagarde a raison quand il veut refonder une structure unissant définitivement l’UDI et le centre-droit des Constructifs. Mais au-delà de cette refondation, plus encore que le MoDem, il va devoir se différencier de ses alliés de droite, et faire oublier l’image d’auxiliaires/éternels ralliés qui reste dans l’esprit de bien des électeurs. Dans les deux cas, il y a le risque d’un questionnement dans l’électorat : si LREM a repris déjà leurs idées et une partie de leurs troupes, s’ils ont des problèmes d’image ou de fonctionnement, pourquoi ne pas se ‘fondre’ dans LREM ?

 

Certains centristes pourraient être tentés par cette solution : totalement s’intégrer au parti présidentiel, par facilité. Le problème d’une telle approche est qu’elle assimile totalement le projet centriste à quelqu’un qui ne se définit pas exactement comme tel, et dont les lieutenants ne se revendiquent à aucun moment de la pensée centriste. L’approche centro-compatible est promue aujourd’hui. Mais si demain, le président se « droitise » ou s’ « hollandise », l’image du centrisme en souffrira, peut-être durablement, si les centristes décident de n’être que des auxiliaires de l’Elysée.

Qu’on se souvienne de Valérie Giscard d’Estaing : un homme de droite modéré devenu centriste et « moderne » pour se différencier de ses adversaires, gaullistes et socialistes. Il s’est positionné sur le libéralisme économique mais surtout social, d’une façon typiquement centriste. D’où des avancées progressistes réelles comme le droit de vote à 18 ans, ou le droit à l’avortement. Mais, comme le président actuel, la force politique qu’il a constitué pour le soutenir était faite de forces très contradictoires, souvent plus à droite que réellement au centre. Résultat : après la défaite de VGE en 1981, le centrisme s’est transformé en force d’appoint pour la droite de gouvernement pendant 20 ans… Un prix élevé à payer pour une seule présidence centriste. La lente perte d’influence de l’UDF est dû au choix d’une certaine facilité, à la mise en avant d’une rhétorique plus qu’un engagement idéologique à plus long terme, et le suivisme face à un homme qui était modérément du centre et plutôt pleinement de droite modéré. Ce qui a permis le bon mot de F. Mitterrand, disant que le centre n’est ni de gauche ni de gauche… Les centristes se sont déjà laissés caricaturés une fois, par un ralliement de facilité. Il serait bon que cette fois, les centristes ne bradent pas leur positionnement intellectuel. 

 

Le besoin d’une vision ambitieuse pour que le centre survive politiquement en France

 

Que devraient faire l’UDI et le MoDem pour survivre ? Peut-être, enfin, mettre la priorité sur les prises de position idéologiques. Ils ont la chance d’avoir à leur tête deux hommes qui ont des convictions solides : François Bayrou a clairement fait passer ses idéaux avec les calculs de politique politicienne, ces dernières années, et une traversée du désert d’une décennie, le prouve. Et quiconque a écouté les interventions de Jean-Christophe Lagarde ces dernières années sait qu’il est au clair sur les positionnements intellectuels clés du centrisme : libéralisme économique mais également politique et sociétal, refus des doctrines, et plus encore, des extrêmes. Maintenant, il faut que les lieutenants, les militants de ces deux partis reviennent aux sources philosophiques et intellectuelles du centrisme, et en imprègnent leurs positions politiques.

Bien sûr, il serait ridicule de voir le MoDem comme l’UDI imposer un point de vue unique sur tous les sujets « chauds », notamment en politique étrangère. Dans ces partis, il peut y avoir des individus penchant d’un côté ou d’un autre sur des conflits marquant le monde contemporain, que ce soit le très clivant conflit israélo-palestinien, les tensions entre Russie et les pays de son environnement régional plutôt pro-occidental (Ukraine, Géorgie, Etats baltes), etc. Mais il est possible de s’inspirer des racines philosophiques du centrisme pour soutenir une vision générale de la diplomatie nécessaire pour la France, résolument pro-européenne, réaliste sans être cynique, protégeant une vision libérale et humaniste du monde sans tomber dans la naïveté ou le néoconservatisme. En clair : quand on s’oppose à faire toute la lumière sur les responsabilités françaises au Rwanda, quand on a soutenu la guerre contre l’Irak de 2003 ou celle de Libye en 2011, quand on idolâtre un dictateur étranger, quand on rêve de « Choc des civilisations ou de nouvelle « Guerre froide », quand on suit une logique de « deux poids, deux mesures » selon le pays responsable d’atrocités ou de crimes de guerre, on n’est pas vraiment centriste. En bref, l’idéologie rigide, l’hypocrisie ou la logique court-termiste n’ont pas leur place dans une force centriste qui se voudrait intellectuellement sérieuse.

 

Plus généralement, la logique du « Juste Milieu », qui est au cœur du centrisme, n’est pas une pensée médiocre. Au contraire, on le voit avec Aristote comme avec Cicéron : la pensée philosophique centriste est une exigence intellectuelle forte refusant les facilités que représentent les extrémismes, voire même le positionnement binaire gauche/droite. Il s’agit de la recherche d’une certaine hauteur morale, et un refus de ce qui peut faire basculer la société dans l’opposition stérile, voire la guerre civile. Le centrisme, c’est la paix sociale, mais une paix sociale visant à réconcilier toutes les composantes de la société, pas à s’imposer par la force, ou à proclamer la victoire d’une « classe » sur une autre.

 

De la Révolution française à la Troisième République, on retrouve toujours cet esprit, s’opposant autant aux réactionnaires qu’aux outrances des plus révolutionnaires. Mais la pensée centriste ne s’est jamais limitée à la simple opposition aux extrêmes : d’ailleurs quand elle s’est laissée aller à n’être que cela, elle a été battue à terme, et s’est souvent « droitisée » en chemin… La Monarchie de Juillet, régime « centriste » par excellence, et qui avait d’ailleurs obtenu la bénédiction d’un Père du Centrisme politique français, La Fayette, s’est écroulée justement parce qu’elle n’a pas su rester conforme au progressisme raisonnable et rassembleur qui a fondé son existence. Il est essentiel que les centristes évoluent de la simple opposition aux extrêmes, notamment à l’extrême droite (nécessaire mais pas suffisante pour se définir politiquement) à l’approche « antique » du juste milieu. Cela signifie accepter une vision complexe plutôt que simpliste du monde, de la société, dans le but d’aider cette société à préserver sa paix, et de la sa stabilité.

 

Et cela passe notamment par une certaine conscience sociale, qui ne tombe pas dans la logique socialiste (maternant le peuple, donc ne prenant pas en compte sa capacité de développement personnel, forcément individuelle et unique) mais qui refuse également l’approche « tatchérienne » fantasmée par la droite. Les centristes devenus trop pragmatiques et opportunistes ont amené au pourrissement de la IIIème République ; mais les chrétiens sociaux sont ceux qui, après la seconde Guerre mondiale, ont redonné vie à ce centrisme politique, en lui rappelant ces valeurs, au-delà du libéralisme économique. La logique autour de Valérie Giscard d’Estaing et de l’UDF était de réconcilier les « deux Frances », donc d’aller au-delà de l’opposition des extrêmes, était une bonne idée, prenant en compte une telle vision du monde. Hélas pour le parti centriste de l’époque, il était peut-être trop dominé par un esprit de droite modéré pour y arriver. D’où la chute du centrisme politique, de fait, de 1981 à 2002. Au début des années 2000, c’est bien le désir d’être autre chose qu’une force à gauche de la droite, désir impulsé par François Bayrou, qui a évité la mort du centrisme tant prédite, à l’époque, par les journalistes politiques.

Insister sur les idées aiderait les partis centristes à se guérir des divisions internes qui les ont minés ces dernières années, et limiter les querelles de personne. Quand des militants UDI et MoDem se parlent, ils se retrouvent généralement d’accord sur les grands sujets politiques contemporains. Pourquoi y aurait-il donc une opposition entre ces deux partis ? Il peut y avoir des différences, l’UDI étant à la droite du MoDem. Mais quoi qu’il arrive, idéologiquement, le MoDem et l’UDI sont proches. Ce qui veut dire que des oppositions radicales entre ces deux partis n’ont aucun sens… à partir du moment où ce sont les idées qui comptent, et pas les querelles d’hommes.

Par ailleurs, le retour aux racines intellectuelles du racisme peut permettre de ‘faire le ménage’ parmi les militants, et d’avoir un discours clair face aux électeurs. Rappelons-le, même si c’est l’évidence : l’islamophobe, celui qui croit au « grand remplacement », le raciste sous toutes ses formes, celui qui s’oppose au projet européen… n’est pas centriste. Il est de droite dure, et la droite dure, ce n’est pas le centrisme, et ce n’est pas forcément l’allié naturel des centristes. Le centre-droit notamment, a eu du mal à se démarquer de gens bien éloignés des idéaux centristes. Cela lui a coûté cher. Sur ces questions-là, l’UDI en particulier, devrait faire le ‘ménage’ : ne pas être rigide intellectuellement ne veut pas dire accepter tout le monde, y compris des gens qui ne sont pas centristes. Mais le MoDem aurait tort de penser que ce travail soit superflu dans ses propres rangs : si le désir d’un centrisme indépendant a pu attirer des militants assez clairs dans leur positionnement idéologique, la récente bonne fortune de ce parti a déjà commencé à attirer, ou à faire revenir, bien des opportunistes.

 

Conclusion : que faire ?

 

Il faut oublier, à notre sens, les avancées rapides d’un simple point de vue « administratif », amenant à la fondation, directement, d’une structure politique nouvelle associant MoDem, UDI et Constructifs. Les différences existent, malgré un socle philosophique commun. Ces forces doivent se souvenir de leurs convergences, tout en travaillant, chacun de leur côté, à son renforcement. Ainsi, il est nécessaire :

que les forces centristes se stabilisent en interne. Les deux partis centristes ont la chance d’avoir un leadership compétent (Bayrou / de Sarnez pour le MoDem, Lagarde pour l’UDI). Mais pour que le centrisme soit audible, il doit éviter les combats de lieutenants et autres petits chefs. Luttes d’ego qui ont trop souvent empêché le travail intellectuel centriste. Pour éviter une énième guerre de « petits chefs » les leaders centristes devraient permettre une progression rapide d’une jeune génération à des postes de responsabilité.

que, comme le souhaite Jean-Christophe Lagarde, un parti consolidant l’alliance UDI et Constructifs unifie le centre-droit. La droitisation des Républicains les rend non représentatifs de tous les centristes, ouvrant un boulevard à une union du centre droit Et des « Orléanistes » au sein de la droite républicaine. La France vit une recomposition de grande envergure, rendant la capacité de la droite de forcer le centre à un retour de subalterne

que le MoDem se renforce sur son centre-gauche, comme l’UDI se renforce sur son centre-droit. Le centre-gauche existe, il se retrouve en partie dans LREM. Mais le groupe du président est à ses débuts, et il est lié à une dynamique qui l’a amené au pouvoir. On peut être de centre-gauche et ne pas forcément se retrouver dans un groupe où on assemble des gens se disant de gauche, de droite, du centre, anciens Républicains, ex-socialistes. En se positionnant sur ses idées, en mettant ces idées, son Histoire récente, plus que des personnes, le Modem pourrait se développer, et « mordre » sur sa gauche pendant que l’UDI fait de même à droite. Renversant la situation « classique », où des partis de gouvernement de droite et de gauche colonisent chacun une partie du centre.

- que MoDem, UDI et Constructifs entrent dans une ère de « non-agression » politique et de mise en avant d’idées et de projets typiquement centristes. Si MoDem comme UDI se concentrent sur les idées, ils gagneront en visibilité dans l’électorat, et pourront peut-être non seulement consolider mais aussi renforcer leur base militante. Cela va demander, bien sûr, une mise sous silence des egos des uns et des autres… une gageure dans la vie politique de notre pays !