Géopolitique

Notes du CAPE n˚32

 

Christine Dugoin-Clément, 1er juin 2019

 

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Le 19 mai 2019, le tout nouveau président ukrainien Volodymyr Zelensky faisait son discours d’investiture. Cette déclaration a été très remarquée. En effet, le candidat inattendu devenu Président, a fait un discours tout aussi original que l’est son parcours. Après quelques phrases chocs affirmant sa pleine conscience de cette originalité comme par exemple « pendant toute ma vie j’ai essayé de tout faire pour que les Ukrainiens sourient […] Pendant les cinq prochaines années, je vais tout faire pour que vous ne pleuriez pas », il enjoignait les députés à ne pas afficher sa photo dans leurs bureaux mais celles de leurs proches afin de prendre leurs décisions pour l’Ukraine sous le regard de celles et ceux qui leur chers. Il a également fait des annonces aux conséquences fortes quant à la direction de sa mandature. S’il a indiqué que la guerre devait finir à tout prix, il a également déclaré vouloir dissoudre la Verkhovna Rada (Parlement ukrainien) non sans, au préalable, continuer à travailler avec les députés, notamment sur des projets de réformes aussi sensibles qu’importants, à savoir la modification du code électoral. A l’aube de sa mandature, il parait important d’analyser les conséquences de ces premières déclarations tant sur sa politique à venir que sur les possibilités d’actions qu’aura le nouveau président en Ukraine ou encore sur ce que sera sa politique étrangère.

 

La dissolution de la Rada : un bras de fer avec les oligarques

 

Le discours particulièrement émotionnel du Président Zelensky était en droite ligne avec ce qu’il a inspiré pendant sa campagne, à savoir la lutte contre la corruption. Cependant sa campagne a été faite sans rentrer dans le détail d’un programme resté flou ; ce discours d’investiture, qui éclaircit quelque peu son positionnement politique, le fait également entrer directement dans un bras de fer avec les parlementaires et oligarques qui prennent l’annonce de la dissolution de la Rada au sérieux. En effet, nombre de parlementaires sont très attachés à l’immunité que leur accorde leur statut. Et non seulement le Président Zelensky la remet en jeu au travers d’une élection avancée mais il entend aussi réformer les procédures électorales.

Aussi, les députés qui doutent de leur possible réélection pourraient être tentés de repousser l’échéance fatidique. Pour ce faire, ils pourraient s’appuyer sur la constitution pour faire appel de la décision présidentielle. Règlementairement le Président peut dissoudre le Rada dans trois cas:

-         si la Rada n’a pas formé de coalition en moins d’un mois après le début des travaux du parlement nouvellement élu ou après la dissolution officielle de la coalition précédente;

-         si la Rada n’a pas formé de nouveau gouvernement 60 jours après la démission du précédent Cabinet;

-        si la Rada est dans l’impossibilité de tenir ses séances plénières pendant 30 jours.

 

Effet sur la population

 

En termes d’opinion publique, le vote pour Zelensky était marqué par l’expression d’un souhait de renouvellement et d’un rejet des anciennes élites. De par ce vote rejetant les anciennes pratiques, on attend beaucoup du nouveau président. Son discours d’investiture s’inscrit dans cette lignée et peut lui assurer le soutien d’une large part de la population ukrainienne, soutien sur lequel il pourrait s’appuyer si des oligarques s’opposent trop violemment à lui. En outre, en cas d’échec, il sera aisément démontrable qu’il aura fait de son mieux pour faire bouger les lignes et que la stagnation est le fait de forces conservatrices, refusant le changement attendu.

Cependant, malgré ces déclarations, certains des premiers mouvements du président interrogent. On pense par exemple aux nominations d’Andrhii Bohan au poste de chef de l’administration présidentielle et de Serhiy Shefir à des postes clés au sein de son administration. En effet, M. Bohan est connu pour ses liens étroits avec l’oligarque Ihor Kolomoisky, qui est le possesseur de la chaine de télévision 1+1 qui diffusait la série « Serviteur d’Etat » dont le président Zelensky, alors seulement acteur et producteur, était le personnage principal. Concernant M. Shefir, il est partenaire avec le président et son épouse dans plusieurs sociétés commerciales.

Un autre point a été annoncé par le président Zelensky par l’entremise d’Andrhii Bohan : les accords de paix avec la Russie pourraient faire l'objet d'un référendum national. Si l’objectif annoncé est de ne pas prendre de décisions clivantes et de laisser le droit à chacun de s’exprimer sur des sujets d’importance, ce qui est généralement bien reçu, certaines voix font déjà valoir les risques induits par cette proposition (notamment la possibilité d’influences extérieures).

Outre la population civile, ces différentes déclarations auront certainement un impact sur les militaires ukrainiens mobilisés sur le front ainsi que sur les vétérans du conflit. Si une large partie d’entre eux n’ont pas voté pour le président sortant malgré son slogan de campagne, « Armée, Langue, Patrie », les récentes déclarations du nouveau président pourraient recevoir un accueil mitigé. En effet, si tout à chacun souhaite la fin du conflit, cette catégorie de la population pourrait avoir du mal à accepter un paix qui ne ressemble pas à une victoire ukrainienne.

Il apparait clairement que le président fraichement investi correspond à une nouvelle réalité pour l’Ukraine mais aussi pour ses partenaires à venir. On attend encore de pouvoir mieux cerner quelle sera la nature de son action politique. Un autre aspect reste à être éclairé : la politique étrangère qu’il portera, sachant qu’il devra tout à la fois gérer un conflit dans lequel la Russie refuse d’admettre toute responsabilité, mais aussi interagir avec une Union Européenne divisée politiquement, y compris à propos de la Russie. Ainsi, certains de ses membres vont jusqu’à demander le retour de la Russie au sein de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, alors qu’elle avait été privée de ses droits suite à l’annexion de la Crimée. C’est un équilibre délicat que le nouveau Président devra trouver entre politique intérieure et politique étrangère, affecte d’annonce et capacité de mise en œuvre, volonté de réforme et risque de blocage, entre priorité de gestion de la politique intérieure et nécessaire gestion de la politique étrangère.