Géopolitique

18 septembre 2018

(cet article a été publié sur le blog "Géopolitique sur la Route de la Soie" de Didier Chaudet, hébergé par le journal Réforme : https://www.reforme.net/blog/geopolitique-sur-la-route-de-la-soie/ouverture-fermete-refugie-afghan-commet-crime/)

S’ils ne doivent pas fermer la porte aux réfugiés afghans qui fuient un pays en guerre, les pouvoirs publics doivent néanmoins garantir le droit à la sécurité des citoyens.

On l’a rappelé bien souvent dans les colonnes de Réforme et ailleurs : la souffrance des réfugiés afghans est réelle. L’argument selon lequel les jeunes hommes afghans devraient rester dans le chaos sécuritaire qu’est devenu leur pays parce qu’après tout, les soldats occidentaux ont combattu sur place, n’est pas très sérieux.

Les civils afghans connaissent une terrible guerre civile depuis maintenant presque quarante ans. Les fameux soldats occidentaux n’ont rien arrangé, parce que le leadership américain n’a jamais donné à cette guerre le caractère prioritaire qu’elle méritait.

Les leaders occidentaux ne font pas de la recherche de la paix en Afghanistan une priorité : qu’une proposition vienne de Chine ou de Russie, elle est immédiatement critiquée ; l’Iran et le Pakistan sont des pays indispensables pour stabiliser le pays, mais les élites américaines (bien loin du conflit) et afghanes (au pouvoir aujourd’hui, mais dans le premier avion demain si le pays s’écroule) préfèrent les utiliser comme boucs émissaires, afin de masquer leurs propres échecs.

En bref, le pays souffre depuis longtemps, et les efforts pour ramener la paix dans ce pays ne sont pas suffisants, ou sont trop vite mis au second plan pour des raisons géopolitiques. La question n’est pas « Pourquoi y a-t-il des réfugiés afghans ? » mais plutôt « Pourquoi n’y a-t-il pas plus de réfugiés afghans ? » Considérer que leur pays est plus stable que la Syrie ou l’Irak, et qu’on pourrait facilement les renvoyer chez eux, c’est non seulement de l’ignorance, c’est criminel.

Oui à la reconnaissance de la souffrance afghane, non à l’angélisme face à la violence

Une fois leur statut de réfugiés légitimes totalement accepté, il faut, par contre, éviter une autre erreur : l’angélisme, trop souvent associé à l’orientalisme un peu simpliste, bien spécifique à la France, qui a fantasmé l’ « Afghanistan de Massoud » pendant bien des années.

Comme rappelé dans de précédentes analyses pour Réforme, les réfugiés afghans ne sont pas forcément tous des anges. Ils le sont d’autant moins qu’ils sortent de cette atmosphère de guerre constante, qui ne nourrit pas les meilleurs aspects de l’esprit humain. La grande majorité ne souhaite que vivre en paix et se reconstruire. Mais il y aura toujours une minorité délinquante ou venant avec des habitudes incompatibles avec celles du pays d’accueil. Quand ces mauvaises habitudes entraînent des délits ou des crimes, la réponse doit être particulièrement sévère, pour préserver le vivre ensemble du pays d’accueil.

C’est pourquoi on peut considérer que récemment, la justice autrichienne a fait le bon choix. Le 22 août 2018, elle a condamné à la prison à vie un jeune réfugié afghan de 21 ans. Son crime ? Avoir poignardé 28 fois sa sœur de 14 ans. Elle aurait attenté à l’honneur de la famille, selon le jeune homme. Parce qu’il a avoué : il a confessé le meurtre, et a même dit que c’était une bonne chose qu’elle soit morte, pour « laver l’honneur » de la famille… La jeune fille s’était réfugiée dans un centre d’aide à Vienne parce qu’elle se sentait oppressée dans sa famille, qui voulait contrôler ses faits et gestes.

On peut comprendre qu’une famille traditionnelle ne souhaite pas voir leurs enfants sortir tard le soir, et que cet interdit est encore plus fort quand il s’agit des jeunes filles : être conservateur, voire très conservateur pour des raisons religieuses, est un droit parmi d’autres, à associer avec la liberté d’opinion et la liberté religieuse. Ce n’est même pas cela qui est remis en cause ici. Par contre, on a aussi le droit de rejeter cette lecture conservatrice au nom des même libertés, et surtout, la violence est inacceptable. Il n’y a aucune circonstance atténuante du fait de la jeunesse du meurtrier, ou de son caractère de réfugié.

Il serait essentiel que la justice en Europe soit toujours aussi claire face à de telles situations : ce type d’attitudes violentes, revendiquées qui plus est, sont une insulte aux sociétés ouvertes qui acceptent ces réfugiés, et à la majorité des réfugiés qui ne veulent que s’intégrer et vivre enfin dans une société en paix, tant qu’ils ne peuvent pas le faire chez eux.

Ne pas ouvrir la porte de l’Europe aux réfugiés afghans qui fuient la destruction de leur pays serait un crime ; mais être laxiste face à la criminalité ou au fondamentalisme violent qui pourraient venir de ces mêmes réfugiés en serait un autre. La justice dans les pays européens devrait donc toujours être très sévère face à ce type de violences, comme la justice autrichienne sur ce dossier.

Après les événements du XIXe arrondissement de Paris : toujours un besoin de fermeté, face à l’attaquant, face à l’État, face aux islamophobes

Alors que ce papier était en cours de rédaction, une autre nouvelle, terrible, venait de tomber : le dimanche 9 septembre au soir, un Afghan d’une trentaine d’années, armé d’un couteau et d’une barre de fer, a blessé sept personnes, donc quatre grièvement. Deux touristes britanniques font partie des blessés graves, hélas un triste rappel pour les étrangers que Paris n’est pas une ville sûre.

Cette autre affaire amène à compléter le propos précédent : il faut non seulement être sévère avec le coupable, mais aussi face aux pouvoirs publics quand ils n’assurent pas assez la sécurité de la population, et face aux « penseurs » qui se nourrissent de ces violences pour diffuser une idéologie de haine.

On ne peut qu’attendre une réelle fermeté contre l’attaquant, bien entendu, d’autant plus que l’examen psychiatrique ne lui a pas plus donné de circonstances atténuantes. Mais la fermeté est tout aussi nécessaire sur la question sécuritaire face à un pouvoir politique qu’il est difficile de ne pas juger laxiste.

Certes, maintenant, nous savons que l’analyse toxicologique s’est avérée négative, qu’il n’était donc pas sous l’emprise de la drogue au moment des faits. Il n’empêche que l’auteur des faits a été présenté comme un consommateur de crack, et si c’est le cas, l’impact sur sa personne peut en partie expliquer sa violence folle.

Le fait qu’il ait reçu des boules de pétanque sur la tête sans broncher, au point d’étonner ses poursuivants eux-mêmes renforce l’impression de quelqu’un de « dérangé », surtout quand le motif terroriste est mis de côté. Un côté « dérangé » qu’on retrouve chez bien des consommateurs de drogues dures… Or ce qui est révélé ici, c’est qu’en plein Paris, les citoyens sont forcés de considérer comme normal un trafic et une consommation de cette drogue, avec l’impact sécuritaire que cela implique.

Dans d’autres pays du monde, notamment en Asie, une telle situation serait jugée ubuesque. On aime donner des leçons de droits de l’Homme au monde entier. Mais le premier des droits de l’Homme, pour qu’une société puisse exister, c’est le droit à la sécurité : si notre démocratie est incapable d’apporter cette sécurité, alors elle sera de plus en plus mise en danger par les populistes qui jouent justement de la carte sécuritaire pour plaire à l’électorat.

Osons le dire, une bonne fois pour toutes : le fait qu’on puisse, en France, avoir des zones dites de non-droit, des territoires où le trafiquant de drogues est roi et où le policier n’a pas les moyens, ne peut pas, ou n’ose pas, apporter la sécurité à nos concitoyens, est tout simplement insupportable. Dans le XIXe arrondissement, sur les lieux du crime, il y a bien eu « non-assistance à quartier en danger ». Et il est grand temps que cela change.

Il serait bon que les élites de notre pays n’estompent pas leurs responsabilités en mettant en avant des limites budgétaires. Certaines actions sont nécessaires de la part d’un État s’il veut être considéré comme légitime. Que nos politiciens évitent de mener des guerres lointaines, de s’immiscer dans des rivalités qui ne nous concernent pas, et qu’ils investissent enfin l’argent et le capital humain nécessaires pour assurer aux touristes venant en France, mais aussi, tout simplement, à nos concitoyens, une réelle sécurité quand ils sont dans la rue.

Oui, il faut plus de policiers, mieux formés, plus présents : il est tout simplement déplorable que l’attaquant au couteau ait été maîtrisé d’abord non pas par la police, mais par de jeunes hommes courageux. Et oui, si nous évitons de mener des guerres inutiles ou sur lesquelles nous n’avons que des rôles d’auxiliaires des Américains, l’État peut trouver les fonds. Qu’on se souvienne que la guerre de Libye a coûté 300 millions d’euros. Et la guerre d’Afghanistan, dans laquelle nous n’avions pas de réelle influence sur une stratégie (désastreuse) qui est restée américaine, a, elle, coûté plus de 3,5 milliards d’euros au moins, sans compter les différentes dépenses liées à un déploiement extérieur. Or, il y a une certaine ironie à voir la France déployer de tels moyens pour mener des guerres dont on peut discuter les raisons, quand l’État n’arrive pas à assurer sécurité des êtres humains dont il a la responsabilité directe, à savoir, les habitants du territoire français.

Enfin, l’appel à la fermeté ne serait pas complet sans un rappel important, pour contrer l’extrême droite identitaire et islamophobe : ceux qui ont neutralisés l’attaquant… ce sont des jeunes hommes d’origine nord-africaine. Donc originaires de cette culture que les idéologues identitaires et islamophobes attaquent constamment comme si elle était la source de tous nos problèmes… eh bien non : le problème, ce n’est pas l’islam, cela n’a jamais été l’islam. C’est la délinquance, c’est l’impunité.

Les idéologues sont une partie d’un problème face à cette délinquance, en la transformant en « guerre de civilisations », notamment dans nos médias. On espère que des héros comme Smaïn Brida ou Hamani Boudjemaâ recevront une marque de reconnaissance de la France : ils la mériteraient amplement. Et on espère que cette fois, nos médias seront capables de dire « non » à la tentation d’utiliser certains chroniqueurs/idéologues qui ont fait de l’islamophobie leur fonds de commerce pour expliquer ce terrible fait divers. La fermeté doit être aussi intellectuelle et journalistique, si on prend au sérieux la sécurité des Français.