Géopolitique

L’évolution de l’UDI : une bonne nouvelle pour le centrisme français

 

Notes du CAPE n˚24

par Didier Chaudet et Nicolas Bizel, 5 avril 2018 

 

Version imprimable / téléchargeable ici

 

Samedi 17 mars, l’UDI a tenu son congrès, à Paris, et M. Lagarde a été réélu à la tête du mouvement qu’il dirige depuis 2014. L’UDI, c’est une cinquantaine de parlementaires, 15 000 adhérents, mais surtout un parti « unifié, apaisé et libéré » qui se refuse de suivre les Républicains dans leur dérive vers la droite dure, et qui s’affirme clairement comme une force de centre-droit, unifiant centristes et « droite de progrès », celle qui pouvait se retrouver dans A. Juppé, B. Lemaire ou N. Kosciusko-Morizet lors des dernières primaires à droite. Ce positionnement permet à l’UDI d’être, au moins théoriquement, un nouvelle force politique offrant refuge à la droite modérée déboussolée, et aux centristes qui, pour différentes raisons, n’ont pas envie d’être systématiquement dans le soutien au gouvernement d’E. Macron.

 

Pourquoi l’évolution de l’UDI est une bonne nouvelle

 

Cette évolution de l’UDI est une bonne nouvelle d’abord parce qu’elle se fait sous l’influence de quelqu’un comme Jean-Christophe Lagarde. Cette personnalité politique a toujours été très claire intellectuellement parlant : il a continuellement rejeté la dérive de la droite vers l’extrême droite, son positionnement anti-raciste a toujours été clair. On pouvait critiquer, chez certains anciens membres de l’UDI, qui l’ont aujourd’hui quitté, une attitude ambiguë face à la droite dure. C’était une ambiguïté qu’on retrouvait parfois dans l’ancienne UDF, quand une minorité allait vers ce parti d’abord parce qu’ils étaient trop anti-gaullistes pour adhérer au RPR, et trop opportunistes pour aller au FN… Par sa critique sans ambiguïté de la droite Wauquiez, l’UDI de JC Lagarde fait le choix de la cohérence intellectuelle et politique. JC Lagarde est l’autre grande personnalité du centrisme français, avec François Bayrou et JL Borloo : sa visibilité politique et médiatique sera forcément un plus pour l’UDI renouvelée.

 

On pourrait penser, à première vue, qu’avec le départ des radicaux "valoisiens", lancés dans une autre aventure (la réunification avec les radicaux de gauche), et celles des partisans d’Hervé Morin (ex- « Nouveau Centre » devenu « les Centristes », un nom toujours peut-être trop ambitieux, oubliant qu’on peut être centriste sans être un militant de cette mouvance), l’UDI pourrait se retrouver affaibli. Bien entendu, cela va peut-être vouloir dire perdre quelques réseaux, ici ou là. Mais jusqu’alors, les divisions au sein de l’UDI ressemblaient à des querelles de chefs claniques, et pas véritablement à des oppositions intellectuelles/idéologiques. Les critiques contre JC Lagarde, par le passé, ressemblaient plus à des récriminations de mauvais perdants… et entendre parler d’un parti d’abord à cause de ses querelles internes, ce n’est pas très intéressant pour les électeurs. Contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là, la ligne de l’UDI 2.0 est très claire, plus claire que par le passé : non à la dérive droitière, mais oui à un positionnement clair de centre-droit, et oui à l’indépendance. Cela peut vouloir dire garder des alliances avec la droite au niveau local s’il y a compatibilité, mais défense des valeurs centristes et pro-européennes partout quoi qu’il arrive. Si la nouvelle UDI ne pensait qu’à préserver ses places, se dire prêt à mener même seul le combat pour le fédéralisme européen lors des élections européennes de 2019 ne serait pas la meilleure façon d’atteindre ce but. JC Lagarde se positionne ici comme aiguillon exigeant, et concret, pour Emmanuel Macron qui, de son côté, sait qu’il aura besoin d’avoir plus d’alliés pour les échéances électorales de 2019 et 2020.

 

Ce sont plutôt ceux qui quittent l’UDI qui vont avoir du mal à justifier leur positionnement. Les radicaux ont certes un projet ambitieux et intéressant : réunifier un vieux parti, né en 1901, et séparé en 1972. Mais justement, cette division s’était faite sur des idées : comment expliquer aujourd’hui l’unité de gens qui ont soutenu Mitterrand ou Hollande d’un côté, Chirac ou Sarkozy de l’autre ? Le leadership de Laurent Hénart, un homme politique de qualité, peut rendre optimiste, et dans le meilleur des cas, une entente, entre centristes de l’UDI et le parti radical uni se fera naturellement. Mais le rêve de certains radicaux de mettre à leur tête quelqu’un comme Manuel Valls, personnalité clivante qui n’a pourtant jamais revendiquer de liens intellectuels ou idéologiques avec les Radicaux, laisse songeur. Quant à Hervé Morin, son positionnement est intellectuellement encore plus flou : il a soutenu la candidature de Laurent Wauquiez quand celui-ci a affirmé son désir de prendre le contrôle des Républicains, positionnement difficile à saisir pour un centriste, peut-être inspiré par un calcul plus politicien qu’idéologique d’ailleurs. JC Lagarde et l’UDI actuelle ont été autrement plus logiques, reconnaissant en L. Wauquiez une « ultra-droite » avec laquelle une entente était difficile, voire impossible. Or aujourd’hui, H. Morin semble revenir à sa logique centriste et son désir de créer « un vaste mouvement de centre-droit, girondin, participatif et audacieux ». Mais il le fait, curieusement, en abandonnant l’UDI, structure associant différents groupes centristes, justement… La seule originalité, relative, de son mouvement, est de se présenter comme « girondin ». Or l’emploi même de ce qualificatif s’appuie sur un mythe plus que sur une réalité politique. Il serait trop long de revenir sur cette erreur historique que le politicien semble partager avec Michel Onfray. Sans entrer dans le détail ici, rappelons simplement que l’idée d’une division entre « méchants » centralisateurs jacobins et « gentils » Girondins décentralisateurs, ce n’est tout simplement pas la réalité historique : les Girondins en tant que groupe uni n’ont jamais existé, quand ils étaient clairement au pouvoir, ils auront été de parfaits centralisateurs, voire même des « faucons » va-t-en-guerre (guerre que les Jacobins, le Directoire, puis Napoléon ont dû gérer par la suite), et qu’ils n’ont été des victimes en fin de compte que parce qu’ils n’ont pas été capables d’être assez forts pour vaincre leurs adversaires politiques. On trouvera une analyse plus détaillée sur les Girondins ici. La centralisation à outrance est un problème, certes, et H. Morin, comme d’autres (l’ensemble de l’UDI est une force politique qui s’appuie sur les territoires) a raison de critiquer cette dérive française. Mais la centralisation fait aussi partie de notre Histoire, et elle demande des rectifications, plus qu’un rejet en bloc. Elle a déjà commencé avant la Révolution française, sous Louis XIV, et était la conséquence directe des guerres civiles qui ont déchiré le pays. La France est une nation politique, qui s’est forgée et unifiée en tant que telle. Concrètement, si on prend une définition « ethnique » ou uniquement « enracinée » de la nation, la France n’est ni l’Allemagne, ni l’Italie, le Breton est bien différent du Provençal ou de l’Alsacien. Le centrisme a besoin de positions politiques et intellectuelles autrement plus fortes et concrètes qu’une approche simpliste de notre Histoire. Et face aux grands défis du 21ème siècle, notamment la compétition internationale, et l'émergence de grandes puissances conquérantes comme la Russie ou la Chine, le débat « Paris contre provinces » apparait pour le moins dépassé. De fait, pour l’instant, la structure d’H. Morin est une "UDI-bis" qui ne voudrait pour leader qu’H.Morin lui-même. Elle va devoir se constituer un corpus idéologique afin d’exister. Au-delà d’un positionnement décentralisateur qui demande à être approfondi, il est difficile de voir les différences de positions avec l’UDI, ou avec Agir, deux structures qui sont très claires au niveau de leurs idées politiques.

 

Un rapprochement UDI – MoDem :

très possible, mais dans le temps, et d’abord entre militants

 

Malgré ces divisions politiciennes, on peut tout de même se rassurer : les valeurs centristes, elles, sont indivisibles, on est centriste ou on ne l’est pas. Et c’est ce qui pourrait permettre de réunifications à terme, sur le temps. Les divorces opérés jusque-là permettant d’ailleurs une clarification nécessaire au niveau du leadership.

 

Cela se retrouve clairement, par exemple, sur la question d’une dose de proportionnelle : en fait, on constate que l’UDI, la structure d’H. Morin et le MoDem, ont exactement la même position sur le sujet. Les trois partis centristes sont d’accord pour affirmer qu’il faut au moins 25% de députés élus à la proportionnelle. JC Lagarde a fait savoir à juste titre qu’en rester au positionnement minimal de la fourchette évoquée par le Premier Ministre Edouard Philippe (entre 10 et 25% de députés élus à la proportionnelle) transformerait cette réforme importante pour notre démocratie en triste face. Le leader de l’UDI l’affirme, il faut « 20% de proportionnelle au minimum. Entre 20 et 25. A ce moment-là vous avez à la fois la possibilité de dégager une majorité qui peut gouverner, et en même temps de représenter les opinions de façon correcte ». Un discours que ne renierait pas François Bayrou ou Hervé Morin. Ici on constate que les centristes se retrouvent, naturellement, et sont dans un positionnement plus clair que le gouvernement d’Emmanuel Macron. Est-ce que cela laisse présager, demain, une unification des centristes, notamment de leurs principales forces (UDI et MoDem), dans une « maison commune » ?

 

Lors de l’université de rentrée du MoDem en 2017, François Bayrou avait montré son grand intérêt face à la prise d’indépendance de l’UDI, clairement liée à l’approche politique de Jean-Christophe Lagarde. Ce dernier se donnait alors deux ans pour «gagner une autonomie complète et rassembler ceux qui ne partagent pas la dérive d'une droite se recroquevillant sur sa fraction la plus nationaliste, conservatrice, et frileuse». Et force de constater qu’aujourd’hui, le pari est gagné : il est clair aujourd’hui que l’UDI en 2019, sous Lagarde, ne se compromettra jamais avec une droite évoluant vers l’extrême droite. Mais face à la proposition de François Bayrou, la réponse de l’UDI a été claire : pas de maison commune pour l’instant, ou sinon, discussion directement avec Emmanuel Macron.

 

En soi, ce n’est pas choquant, bien au contraire : J-C Lagarde et F. Bayrou sont deux fortes personnalités. Le projet de l’UDI est vraiment marquée par une logique de centre-droit, différente de celle du MoDem, même si ce qui rapproche les deux partis est bien plus important que ce qui les divise. En fait, au lieu de fonder trop vite une maison commune, il serait bien plus intéressant que ces deux fortes personnalités se consacrent, chacunes, à l’élaboration de leur projet : l’UDI comme une force du centre pouvant rallier une bonne partie, voire toute la droite « progressiste ». Le MoDem, quant à lui, devrait travailler à nouveau sur son identité spécifique, et devenir une vraie force de centre/centre-gauche authentique, tendant la main aux vrais sociaux-démocrates. Ce qui les unit, d’un point de vue des idées, est si fort (fédéralisme européen, ou au moins européisme fort ; pragmatisme, attachement à la France, à ses territoires ; refus de tous les racismes, sans tomber dans le rejet de l’autorité de l’Etat) que si ces deux structures réussissent à se construire et à mettre en avant des idées fortes, alors, par la suite, des ententes électorales feront sens.

 

Mais dès maintenant, le projet serait prématuré. L’UDI débute une période de réelle indépendance, qui est, dans un sens, une victoire intellectuelle pour l’approche du MoDem. Mais aujourd’hui, c’est le MoDem qui apparait comme une force de « supplétifs ». Qu’est-ce qui distingue, en ce moment, LREM et le MoDem ? Difficile de le savoir, A bien des égards, les électeurs d’E. Macron ont d’abord été des sympathisants de F. Bayrou. Mais LREM ne semble avoir pris du MoDem qu’un fonctionnement très vertical qui cadre mal avec une authentique logique centriste. Il va falloir que le MoDem retrouve sa différence, sans doute par une prise de position authentiquement de centre-gauche, capable d’être une force de propositions non seulement sur quelques sujets, mais sur tous les sujets importants pour la France. L’UDI comme le MoDem ont besoin de temps et d’espace pour affirmer leur identité et confirmer leur indépendance. Avec un rapprochement trop rapide, au-delà d’une question ponctuelle comme les élections européennes de 2019, la politique politicienne pourrait vite gérer le développement des deux partis. En effet, entre les deux leaders, entre les cadres des deux partis, il y a parfois un passé difficile, des tensions entre hommes/femmes politiques, personnelles mais qui peuvent vite prendre un tour « politique », au moins en apparence.

 

A défaut d’un rapprochement « vertical », un peu trop bonapartiste, un rapprochement intellectuel et activiste, au niveau des militants, pourrait bien être possible, et même souhaitable. Il est temps qu’un vrai centrisme émerge, fondé sur des valeurs, et non pas sur un attachement pour des leaders. Il faut être clair : aujourd’hui, pour un-e citoyen-ne aux valeurs centristes, quand M. Lagarde ou M. Bayrou a une influence politique, c’est, quoi qu’il arrive, une bonne nouvelle. S’en agacer pour de petites raisons politiciennes, ou de personnes, c’est non seulement perdre son temps, mais commettre une faute politique dangereuse pour l’avenir de la France et de l’Europe. Car la vraie bataille, c’est celle des idées, notamment entre ceux qui ne croient pas/plus au projet européen, et ceux qui y croient encore, quels que soient ses contours (Europe à plusieurs vitesses ou non, projet fédéral, confédéral ou autre). L’autre grande division, c’est dans le rapport aux extrêmes. Si les partis centristes sont forts, les extrêmes pourront être relégués dans l’opposition, et leurs idées simplistes ou dangereuses ne seront pas réalisés. Mais si on veut l’équivalent d’un Trump ou d’un Le Pen à la tête de la France dans les années à venir, continuons à nous diviser entre pro-Bayrou, pro-Lagarde, et pro-Macron, et nous arriverons très rapidement à ce résultat. Il faut être honnête ; aujourd’hui, dans la guerre des idées, les Eurosceptiques, les "déclinistes", les pessimistes pour la France et pour l’Europe, les partisans des puissances étrangères et de la haine de soi, dominent. Il est capital que les centristes et pro-Européens, quel que soit leur parcours politique, échangent et travaillent ensemble.

 

Et par la même occasion, il serait bon de voir les leaders centristes promouvoir, en leur sein, la méritocratie et un renouvellement constant des idées et des cadres. Eviter une cacophonie entre leaders historiques, c’est important. Mais cela ne doit pas tourner à la caricature bonapartiste qu’on a trop souvent retrouvé dans la politique française, y compris chez nous centristes…