Géopolitique

Notes du CAPE n˚23

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L’analyse de la situation sécuritaire en Asie du Sud se fait trop souvent avec un oubli notable : celui du Cachemire. Pourtant, ce territoire tenu en grande partie par l’Inde est l’ « Alsace-Lorraine » des milieux patriotiques pakistanais, au-delà de la seule droite conservatrice. Les habitants musulmans du territoire n’y sont pas véritablement traités comme des citoyens ordinaires dans la démocratie indienne ; le sentiment qui se dégage de leurs souffrances aux mains des forces de sécurité donne plutôt le sentiment d’un territoire occupé de plus en plus ouvertement en révolte face à New Delhi. A bien des égards, la paix ne sera possible entre la capitale indienne et Islamabad que lorsque la paix reviendra également au Cachemire.

 

Ne pas prendre en compte la centralité de ce fait, c’est être incapable d’analyser correctement la situation en Asie du Sud. Il n’est pas dans l’intérêt de la France et de l’Europe de choisir un camp, ou de laisser le lobbying des marchands d’armes (et plus largement économique) nous amener trop rapidement à des positions de fait pro-indiennes. Une erreur déjà faite, hélas, par certains Etats dont la France… Une Asie stable et en paix, évitant une guerre entre puissances nucléaires et ayant un impact positif sur l’économie internationale, voilà ce dont Paris, Berlin et Bruxelles ont besoin. Or le chemin de la paix dans cette région du monde passera, forcément, par le Cachemire. Ce qui rend la compréhension de la situation politique et géopolitique de ce territoire essentiel pour les diplomates, politiciens, analystes, et citoyens éclairés, en France comme ailleurs en Europe.

 

Cette Note du CAPE reprend des articles de Didier Chaudet publiés entre septembre 2016 et avril 2017 pour Réforme et le Huffington Post France.

 

 

 

L’Inde et le Cachemire

 

Publié le 5 septembre 2016

Lien vers l’article : https://www.reforme.net/gratuit/billet-7378-linde-et-cachemire/

 

Depuis la partition entre l’Inde et le Pakistan, des troubles bouleversent régulièrement le Cachemire.

 

Ce territoire, qui aurait dû revenir au Pakistan en 1947, s’est retrouvé annexé par l’Inde. Pour ce pays, le Cachemire, à majorité musulmane, est essentiel : c’est la meilleure preuve que l’Inde est un État laïc et fédéral, respectueux de la diversité religieuse et régionale. Pourtant, comme l’ont rappelé à plusieurs reprises des ONGs comme Amnesty International ou Human Rights Watch, l’État indien a laissé ses forces de sécurité terroriser les Cachemiris par de multiples atteintes aux droits de l’homme.

 

Ainsi, le viol des femmes, pour obtenir des informations, pour punir ou humilier tout un voisinage, ou sans aucune autre raison que le caprice de certains militaires, est une horrible pratique dont on entend parler depuis les années 1990. Plus généralement, la population cachemirie se considère comme discriminée, opprimée. Et la violence répressive, au nom de la lutte contre le séparatisme, est disproportionnée.

 

Un cercle vicieux manifestation-répression

 

Le gouvernement indien a voulu remédier à cette disproportion, semble-t-il : en 2010, les forces de sécurité au Cachemire ont été dotées d’armes considérées comme non létales, des carabines à plomb notamment. Or cette même année un jeune adolescent de 11 ans, Irshad Ahmad Parray, était tué par l’emploi de ces carabines, rappelant une vérité implacable : c’est la personne usant de l’arme qui décide si elle sera létale… Et quand l’État de droit et la démocratie n’empêchent pas le racisme, le rejet d’une partie de la population, ne protègent pas l’égalité de tous les citoyens, le choix des armes utilisées devient secondaire.

 

Cet été, de nouveau, le cercle vicieux manifestation-répression a dominé la vie au Cachemire. Et l’hypocrisie de l’emploi des armes non létales a explosé au grand jour : à la suite de manifestations, sur un peu moins de deux mois, 65 Cachemiris sont morts, et plusieurs milliers ont été blessés. 15 % de ces blessés sont des enfants de moins de 15 ans. Pour beaucoup, leur avenir a été détruit, quand ils ont été touchés au visage et ont perdu la vue.

 

On peut comprendre que l’Inde s’inquiète du séparatisme au Cachemire. Mais son attitude répressive frappant jusqu’aux enfants va forcément renforcer cette tendance politique à l’avenir.

 

 

Farooq Dar est l'illustration des tensions au Cachemire

 

 

Publié dans les cadre des “Chroniques d’Asie du Sud-Ouest”, n˚48, 21 avril 2017

Lien vers l’article : http://www.huffingtonpost.fr/didier-chaudet/farooq-dar-est-lillustration-des-tensions-au-cachemire_a_22049337/

 

 

Quand on vit un temps en Afghanistan, on est marqué par la grande facilité avec laquelle on rencontre des Cachemiris venus travailler sur place. On comprend vite qu'ils ne sont pas venus par attrait romantique pour le pays : leur difficulté à vivre décemment dans leur territoire d'origine, ou ailleurs en Inde, les a amenés à émigrer. Ce qui laisse deviner un certain malaise des Cachemiris dans le pays qui est censé être le leur.

Ce qui s'est passé récemment est bien la dernière preuve du fait que ce malaise est ancré dans la réalité de la vie au Cachemire, territoire majoritairement musulman, tiraillé entre l'Inde et le Pakistan, et vu avec suspicion par une extrême droite nationaliste hindou qui pèse fortement sur la vie politique indienne. Le Huffington Post a rappelé la terrible mésaventure de Farooq Ahmad Dar. Quelques compléments à l'histoire généralement connue rendent l'affaire encore plus grave qu'on ne le pense.

Farooq Dar n'était pas un rebelle. Quand on écoute les informations données par les journalistes indiens, on se rend compte qu'il a agi, en fait, en citoyen croyant en la démocratie de son pays : le jour où les forces de sécurité indiennes ont battu et humilié ce Cachemiri et citoyen indien, il était allé voter à une élection locale malgré le boycott des séparatistes cachemiris. Par la suite, selon les dires de Farooq Dar lui-même, il allait visiter sa sœur. En chemin, il a été stoppé par une force militaire non négligeable de 17 hommes, dans une zone où il n'y avait d'agitation contre les forces de sécurité. Le contrôle d'identité s'est vite transformé en lynchage, les soldats se mettant à le battre sans merci. Puis il a été attaché à une jeep, et parader dans dix à vingt villages comme bouclier humain, mais aussi comme un avertissement : si vous vous rebellez, vous serez traité en conséquence. Or, encore une fois, F. Dar n'est pas un rebelle, mais un citoyen légaliste...

En France et dans bien des pays en Europe, où on ne parle de l'Inde que pour dire qu'il s'agit de la « plus grande démocratie du monde » (ce qui ne veut pas dire grand-chose) et d'une économie très prometteuse (ce qui est vrai), on a du mal à comprendre un tel enchaînement. Mais quand on suit la situation au Cachemire, ce n'est pas une surprise, hélas. Ainsi, au début des années 1990, l'emploi du viol des femmes cachemiries, comme la violence physique contre Farooq Dar, a bien été employé par des militaires pour briser des communautés entières, les humilier (pour celles et ceux qui veulent lire sur ce scandale, on les invite à acheter ce livre) et punir le soutien à une rébellion locale dont les femmes étaient partie prenante. Ces dernières années, des armes soi-disant non-létales, des carabines à plomb, ont été mises en avant comme preuve de la relative modération des forces de sécurité indiennes au Cachemire, on rappellera que cette arme a servi, à blesser aux yeux et au visage des centaines de manifestants cachemiris, parfois jusqu'à perdre la vue. Hélas, la violence disproportionnée contre la population cachemirie reste la norme.

Bien plus qu'ailleurs en Inde, les forces de sécurité indiennes ont des pouvoirs étendus dans ce territoire, et certains en abusent. Les jeunes Cachemiris connaissent bien le « jeu » des soldats qui consiste à leur demander d'aller leur acheter des cigarettes ou à manger. Une fois que les jeunes Cachemiris se sont exécutés, les jeunes locaux peuvent partir... mais parfois le fait de ne pas être remboursé n'est pas ce qui peut arriver de pire. Ainsi, Burhan Muzaffar Wani, un jeune homme sans histoire, studieux, non « radicalisé », devait devenir le porte-drapeau du séparatisme violent au Cachemire après une telle rencontre avec des soldats indiens. Là aussi, ces derniers ont abusé de leur pouvoir, et battu sans raison ce jeune homme et son frère, dont le seul crime était de se promener en moto. Le frère de Burhan Wani a été battu tellement violemment qu'il a perdu connaissance. Deux semaines après cette agression gratuite, le jeune Burhan Wani, encore adolescent, devait s'enfuir de chez lui, devenir un militant du groupe séparatiste Hizbul Mujahideen, et, plus tard le meilleur porte-parole de l'indépendantisme cachemiri auprès de la jeunesse dans la région. C'est sans doute l'humiliation de trop qui l'a poussé à la révolte.

Farooq Dar, lui, a été brisé, moralement et physiquement. Et il l'a fait savoir aux médias indiens intéressés par ce qu'il a à dire : il ne se révolte pas, mais il ne croit plus en la démocratie indienne. Il exprime ainsi le désespoir de plus en plus de Cachemiris, qui se sentent cibler non pour leurs actions (le nombre de séparatisme ayant choisi la violence reste limité), mais pour ce qu'ils sont, pour leur identité différente, culturellement, historiquement, politiquement.

Bien sûr, il ne faut pas tomber dans le manichéisme. Il y a bien des Indiens qui sont choqués de la situation actuelle au Cachemire et s'expriment à ce sujet, au nom d'une vision de la démocratie telle que la souhaitait Nehru, laïque et refusant le rejet du concitoyen, notamment pour de (fausses) raisons religieuses. Mais comme l'exprime bien une intellectuelle et activiste indienne, Nandita Haksar dans une interview pour The Hindu : ce sont les nationalistes hindous qui ont amené les Cachemiris à ne plus se sentir Indiens. Quand un journaliste indien du Wall Street Journal, Sadanand Dhume, demande si ce qui est arrivé à Farooq Dar est justifié, seuls 26% trouvent l'approche moralement répugnant, contre 74%... « totalement justifiée ». Il faudrait sans doute remonter aux souvenirs de la guerre d'Algérie, pour retrouver une situation comparable, où le nationalisme extrémiste brouille la moralité autant que le débat public...

La rhétorique des nationalistes hindous face à l'infortune de Farooq Dar va sûrement nourrir le discours des rebelles cachemiris... réduisant d'autant l'espoir de voir la paix revenir, enfin, dans cette belle région sud-asiatique.

 

En Asie du Sud, il faut intégrer le Cachemire dans l'analyse sécuritaire

Publié dans le cadre des “Chroniques d’Asie du Sud-Ouest”, n˚49, 28 avril 2017

Lien vers l’article d’origine : http://www.huffingtonpost.fr/didier-chaudet/en-asie-du-sud-il-faut-integrer-le-cachemire-dans-lanalyse-sec_a_22049395/

 

Les tensions ne sont pas prêtes de s'apaiser au Cachemire, comme on l'a montré dans la précédente chronique. Elles devraient nous rappeler à quel point la situation de ce territoire est primordiale pour une analyse sécuritaire sérieuse de l'Asie du Sud.

C'est bien clair si on veut analyser correctement la situation sécuritaire en Inde même, bien entendu sur le territoire du Cachemire, mais même au-delà. Certes, les autorités indiennes affirment que le terrorisme/séparatisme au Cachemire n'est dû qu'aux actions du Pakistan. C'est un positionnement officiel qui n'est pas étonnant, mais aussi un argument bien faible. On l'a vu lors de la précédente chronique, les autorités ont une attitude globalement répressive au Cachemire. Pourquoi réprimer toute une population, ou avoir une attitude particulièrement sévère face à des civils non violents, si le problème sécuritaire n'est dû qu'à une influence extérieure ? Et bien des militants qui se retrouvent dans l'idéologie islamiste radicale au Pakistan combattent, aujourd'hui, l'armée pakistanaise ou sont passés sur le champ de bataille afghan, du côté des Taliban ou de Daech. Leur priorité est la lutte contre Islamabad ou Kaboul, plutôt que contre New Delhi, pour l'instant.

Le fait que la base et la zone de recrutement du nouveau militantisme indépendantiste cachemiri se trouve au sud du Cachemire confirme ce point. Auparavant, cette base se trouvait naturellement au nord, plus proche de la frontière avec le Pakistan. Avec une rébellion fondée d'abord sur la colère des Cachemiris, il n'est plus nécessaire d'être le plus proche, géographiquement, du cousin pakistanais.

Car ce qui est généralement admis par tous, y compris par les analystes indiens, c'est qu'une nouvelle génération de militants émerge au Cachemire. En fait, la police indienne elle-même, dans la région, s'inquiète du fait que, depuis deux ans au moins, le militantisme local augmente. Elle craint le retour à un séparatisme violent, populaire, et d'abord « indigène », comme pendant la période 1989 - première moitié des années 1990. Crainte d'autant plus légitime que le profil des nouveaux militants, comme celui de Burhan Wani, mort au combat contre les forces indiennes, montre qu'ils ne sont ni incultes, ni fanatiques. Ce sont de jeunes gens souvent éduqués, qui se sont révoltés contre l'oppression des forces de sécurité indiennes ciblant les Cachemiris, et répondant à la violence par la violence. Leur profil n'a rien à voir à celui des radicalisés se retrouvant à combattre pour Daech en Syrie ou en Irak. On est dans la logique de révolte face à un sentiment d'oppression, classique dans les situations coloniales.

Mais la colère au Cachemire est telle, que, si l'Inde n'est pas capable d'écouter ses propres citoyens au Cachemire, on risque de voir des forces djihadistes transnationales exploiter la situation pour s'installer en Inde, au Cachemire et au-delà. Contrairement à cette nouvelle génération de militants, le but de telles forces transnationales ne sera pas uniquement de frapper au Cachemire, mais aussi ailleurs en Inde, pour pousser à des tensions communautaires et déstabiliser l'Inde. C'est un risque non négligeable, non seulement pour l'Inde, mais aussi pour toute la région.

Car les tensions ne vont pas se limiter au territoire indien. La guerre sans fin de l'appareil sécuritaire indien contre le Cachemire, c'est l'assurance de tensions continues entre Inde et Pakistan. Il ne faut pas rester longtemps dans ce dernier pays pour comprendre que le Cachemire, c'est l'Alsace-Lorraine de beaucoup de Pakistanais. Même dans les milieux libéraux, souhaitant la paix avec le voisin indien. Et ce sentiment est renforcé plus encore par les images choquantes, notamment celles évoquées dans la chronique n˚48. Pour bien des patriotes pakistanais également, c'est la preuve que l'Inde n'est pas un Etat laïc comme le voulait Nehru, mais plutôt un pays adhérant à un nationalisme extrémiste hindou, programmé pour cibler les religions sensées être étrangères à l'Inde, notamment le christianisme et l'islam. Et dans une guerre de civilisations, est-il possible d'imaginer même la possibilité de la paix ? Bien sûr, des deux côtés de la frontière pakistano-indienne, il y a des forces politiques extrémistes qui veulent que le nationalisme « civilisationnel » l'emporte. Et ce qui se passe au Cachemire les confirme l'un comme l'autre dans leur position. Les extrémistes hindous y voient une lutte contre des Cachemiris qui, parce que musulmans, n'ont pas vraiment leur place en Inde ; et les islamistes radicaux y voient la confirmation que la paix avec l'Inde hindoue est une utopie.

Le Cachemire va clairement définir la façon dont l'Inde va se définir elle-même à l'avenir. Et il va également peser sur la relation indo-pakistanaise, qui, elle-même fixe le niveau d'(in)stabilité en Asie du Sud. C'est donc une erreur de penser la situation sécuritaire en Asie du Sud comme on le fait trop souvent, d'abord en termes de questions nucléaires ou terroristes prises au sens large. De tels sujets comptent, bien entendu. Et régler la situation du Cachemire n'amènera pas forcément à une paix immédiate et totale pour le sous-continent indien. Mais continuer à analyser la situation sécuritaire en Asie du Sud, et les tensions entre Inde et Pakistan, sans mettre le Cachemire au centre du sujet, sans reconnaitre que ce problème explique tous les autres (ou presque), c'est fausser une analyse sécuritaire sérieuse de l'Asie du Sud. Ce serait comme retirer la question d'Alsace-Lorraine dans les relations franco-allemandes de 1871 à 1914 : cela rendrait la réflexion sur ce sujet extrêmement difficile...

Que peuvent faire la France et l'Europe face à la question cachemirie et au risque de tensions qui en découlent entre Inde et Pakistan ? On ne peut pas, bien sûr, imposer la paix à l'extérieur, mais on peut la soutenir indirectement. Les nations européennes pourraient assurer des relations diplomatiques fortes avec les principaux pays d'Asie du Sud, sans favoritisme, et se coordonner au niveau européen, pour, le moment venu, soutenir toute initiative de paix.