Géopolitique

Notes du CAPE n˚21

 

15 septembre 2017 

 

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Cette note du CAPE reprend l’analyse de Didier Chaudet pour le journal Réforme, autour des dernières élections présidentielles en Mongolie. La mise en perspective de la politique étrangère de ce pays, « coincé » entre Russie et Mongolie, est particulièrement importante : cette difficulté géopolitique lui donne également une importance bien plus grande qu’on ne pourrait le penser.

 

 

 

 

La sagesse diplomatique de la Mongolie

 

Article publié le 25 mai 2016

Lien : https://www.reforme.net/gratuit/billet-7378-sagesse-diplomatique-mongolie/

 

Que faire quand on est une petite nation, très proche d’une grande puissance qui, par définition, cherche à dominer son environnement régional ?

On peut se rebeller et mener une politique indépendante, comme Cuba depuis sa révolution, face aux États-Unis, ou la Géorgie de Saakachvili face à la Russie. Cela se passe rarement bien pour le plus petit pays.

L’alignement, quant à lui, signifie une perte d’indépendance qui sied peu à un État digne de ce nom. Les deux choix les plus évidents sont donc loin d’être attirants. Imaginez donc la situation de la Mongolie, enclavée entre deux grandes puissances : la Chine et la Russie. Et comptant seulement 2,88 millions d’habitants en 2014…

Et pourtant, l’histoire diplomatique récente de la Mongolie, c’est une success story. On a parlé, dans ce blog, du smart power, ou « projection de pouvoir intelligente » (PPI) si on veut éviter l’anglais, plutôt que l’emploi de la force brute/militaire (hard power) comme politique que devrait suivre plus activement la Russie pour s’imposer en Eurasie au 21ème siècle.

Maintien de la paix

Les Mongols, eux, ont bien compris le caractère primordial de la PPI pour une nation moderne (et aux moyens limités). Ils ont une force militaire, certes : mais ils l’utilisent dans des opérations de maintien de la paix voulues par la communauté internationale. Au prorata de sa population, la Mongolie est, en fait, l’un des principaux contributeurs pour ces opérations. On a vu des soldats mongols en Sierra Leone, en Afghanistan, au Darfour… Cet effort ne peut être qu’apprécié par la communauté internationale, donnant à Oulan-Bator un impact diplomatique supérieur à ce qu’on pourrait penser. Le fait que la Mongolie soit une démocratie parlementaire aide également à la bonne image projetée à l’extérieur, notamment en Occident.

Plus largement, la diplomatie mongole post-Guerre froide peut être résumée par ce proverbe mongol : « un canard est calme quand la mer est calme ». Elle a suivi, après la Guerre froide, une « Politique du Troisième Voisin ». Face à ses deux voisins réels, elle a cherché des voisins « virtuels » assurant l’indépendance d’Oulan-Bator face à Beijing et Moscou. On pense par exemple à l’Inde, à l’Allemagne, ou au Japon. Mais cette politique ne se fait pas dans une logique d’opposition face aux Chinois et aux Russes.

Un pays neutre

Les Mongols ne veulent pas être dominés, mais ils ne veulent pas non plus servir de pions à ceux qui, à Washington, sont dans une logique agressive face à la montée en puissance chinoise, ou la résurgence russe. Question de bon sens géographique, mais aussi économique : 90 % du pétrole consommé par les Mongols vient de Russie ; et la Chine représente 89 % des exportations mongoles.

C’est donc tout naturellement que le 29 septembre 2015, à l’Assemblée générale de l’ONU, le Président mongol Tsakhiagiin Elbegdorj a parlé de son désir de voir son pays accepté comme « neutre » de façon permanente. C’est le prolongement logique de la diplomatie mongole post-Guerre froide, et la meilleure façon d’offrir une « mer calme » au « canard » mongol. C’est une façon de rassurer Beijing et  Moscou, tout en cultivant des liens avec l’Occident en général, et l’Amérique en particulier.

À bien des égards, la Mongolie devrait servir d’exemple aux pays d’Eurasie proches de grandes puissances, notamment de la Russie. Il est possible d’avoir un grand voisin et de garder son indépendance, sans tomber dans la lutte géopolitique. Oulan-Bator le prouve.

 

Mongolie : l’identité et le racisme au rendez-vous de l’élection présidentielle

 

Article publié le 10 juillet 2017

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La Mongolie est enclavée entre deux énormes voisins, la Russie et la Chine. Et les Mongols eux-mêmes ne sont que 3 millions. Donc on peut aisément comprendre les craintes de ce peuple, à terme, d’être « englouti » par ses puissants voisins.

En Mongolie, la peur identitaire, allant parfois jusqu’au racisme, vise en particulier la Chine, bien plus performante économiquement, et démographiquement, que le voisin du nord.

Le racisme anti-chinois, une arme populiste dans cette campagne présidentielle…

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le racisme anti-chinois aura été très présent dans les débats politiques pendant cette dernière présidentielle mongole, qui s’est achevée le 9 juillet 2017. Cela peut étonner, à première vue, tant les défis que la Mongolie va devoir relever dans les années à venir sont nombreux. Il ne devrait pas y avoir de place pour les débats secondaires et superflus. Mais en politique, en Mongolie comme en France, on préfère parler d’identité, voire user de xénophobie pour mieux détourner l’attention, quand les problèmes économiques, politiques voire judiciaires, s’accumulent.

Ainsi le tout récent vainqueur de l’élection présidentielle, Khaltmaa Battulga, était ces derniers temps dans la ligne de mire de l’agence anti-corruption mongole. Il a dû trouver une parade à cette situation politiquement délicate. En cause, un projet très ambitieux et coûteux devant permettre la création d’un grand parc industriel, et surtout d’un réseau ferroviaire connectant des mines à ce parc. À l’époque, M. Battulga était ministre de l’industrie et de l’agriculture (2012-2014), et directement concerné par le projet. Un projet qui a pris beaucoup de retard malgré les millions de dollars dépensés, et qui a vu l’agence anticorruption du pays arrêter un certain nombre de collaborateurs du ministre. Sa réponse ? La diffusion d’un documentaire affirmant que le chemin de fer du projet visait en fait à rendre la Mongolie dépendante de la Chine. Le soupçon de corruption et/ou d’incompétence devient alors résistance patriotique…

Sans surprise, c’est sur cette logique antichinoise qu’il a, en partie, construit sa campagne. D’où son slogan : « Un Mongol / la Mongolie va triompher »… avec son élection, sous entendant que ses concurrents sont achetés par la Chine, voire même ne sont pas totalement mongols, ethniquement parlant. Ce candidat s’est positionné sur la question avec force, jouant sur le fait que cette élection est en partie vue comme un référendum sur l’influence chinoise dans le pays.

Une telle perception a, à bien des égards, « pourri » le débat politique pendant cette présidentielle. Les trois candidats à la présidentielle ont fait de la protection de l’intégralité territoriale du pays un point fort, et commun, de leurs programmes respectifs… Le problème dans cette prise de position, c’est que personne, en Russie et en Chine, ne conteste les frontières actuelles. Deux candidats, Mieybombo Enkhbold, et Sainkhuu Ganbaatar, ont été forcés de prouver qu’il n’avait pas de sang chinois dans les veines, en présentant des arbres généalogiques détaillés. La course au vote identitaire a également entraîné les trois candidats au premier tour à porter plus fréquemment l’habit traditionnel mongol, le dheel… Quand un vêtement est censé représenter le patriotisme, on s’approche dangereusement du niveau zéro dans le débat politique… Une situation préoccupante pour un pays qui a bien des défis à relever.

… mais qui ne définit pas véritablement l’atmosphère en Mongolie face à un partenaire essentiel

On ne peut pas nier que le racisme anti-chinois ait été une arme dans la présidentielle en Mongolie. Mais on aurait tort de réduire cette campagne à cela, de croire qu’elle représente la pensée du peuple mongol au sens large, ou le rapport de la Mongolie à la Chine. Pour bien des citoyens mongols, il n’y a aucune animosité face à la Chine, et le discours chauvin ramenant une supposée rivalité entre Mongols et Chinois au temps de Gengis Khan est vu avec un œil critique, c’est le moins qu’on puisse dire. Les citoyens mongols, souvent bien plus pragmatiques que leurs politiciens, ne s’attardent pas sur un passé fantasmé et mythifié. Ils pensent plutôt, tout naturellement, à leur avenir économique, et à celui de leurs enfants. Un avenir où la Chine peut avoir un impact très positif.

La réalité, c’est que la Chine est le principal investisseur en Mongolie, et qu’elle absorbe 80 % des exportations de cette dernière. Le dynamisme chinois peut inquiéter certains dans un pays à la démographie et à l’économie bien moins importantes. Mais en fait, bien des Mongols ont compris qu’une Chine forte est moins un danger qu’une opportunité. Cela leur a été largement prouvé ces dernières années : un ralentissement économique chinois a voulu dire moins de charbon mongol vendu au voisin du sud, ce qui a été une mauvaise nouvelle pour un pays en mal d’emplois pour sa jeunesse.

C’est pourquoi, même si le candidat Battulga a joué sur le rejet xénophobe de la Chine, il s’est bien gardé d’aller trop loin sur ce terrain : il a bien fait comprendre qu’il n’était pas contre les investissements étrangers (dont chinois), mais qu’il souhaitait juste obtenir le meilleur « deal » possible pour son peuple. Il y a fort à parier qu’après le populisme des élections présidentielles, les élites politiques mongoles reviendront à une attitude plus apaisée face aux Chinois.

Quoi qu’il arrive, le nouveau président mongol sera bien avisé d’abandonner bien vite toute rhétorique anti-chinoise gratuite, à une époque où la Chine soutient financièrement la Mongolie. Il y a deux mois, Beijing a fait savoir qu’il allait accorder une aide financière de 15 milliards de yuan, soit à peu près 2 milliards d’euros. Qu’on se souvienne que le sauvetage financier offert par le FMI est d’un peu plus de 4,8 milliards d’euros, et on comprend mieux que l’aide de la Chine seule est substantielle, surtout pour un « petit » voisin. Beijing, comme bien des citoyens mongols, ne pense pas à Gengis Khan, mais au futur, un futur qui a besoin de paix et de coopération régionales pour que le développement économique soit possible.

 

Retour sur l’élection présidentielle en Mongolie

 

Article publié le 18 juillet 2017

Lien : https://www.reforme.net/gratuit/retour-lelection-presidentielle-mongolie/

 

Dans un précédent billet, on avait déjà parlé de la Mongolie, notamment d’un point de vue diplomatique et géopolitique. Ce pays mériterait d’être mieux connu en France. Surtout alors qu’il a vécu une présidentielle qui pourrait bien représenter un tournant politique et diplomatique.

La France se fait entendre d’autant mieux à l’international non pas quand elle suit ou courtise les grands de ce monde (qui ne considèrent plus la France comme un partenaire égal), mais quand elle est capable de tisser des liens forts avec des puissances moyennes ou des États avec une vision des choses particulière. La Mongolie, comme on l’a vu dans le billet évoqué plus haut, mène une politique étrangère intelligente, qui ne peut être qu’encouragée.

Ce pays a une démocratie parlementaire qui fonctionne, ce qui n’était pas forcément un résultat acquis d’avance. Et par son enclavement entre la Russie et la Chine, c’est un pays géopolitiquement clé pour suivre les évolutions en Eurasie. Pour ces raisons au moins, on devrait suivre avec plus d’intérêt la présidentielle mongole, qui a lieu en ce moment : elle aura un impact non négligeable dans l’évolution de ce pays, y compris en politique étrangère.

La Mongolie a vécu une présidentielle inédite dans son histoire politique récente : personne n’a réussi à vaincre dès le premier tour lors de la campagne présidentielle. Le pays a donc dû passer par un second tour, qui a eu lieu le 9 juillet dernier. Khaltmaa Battulga l’a emporté en fin de compte, d’une courte tête (avec seulement 50,6 % des votes). Et l’on a évité de peu ce qui aurait été une illustration flagrante du dégoût des citoyens mongols pour leurs élites politiques : la loi électorale de 2015 prend en compte le vote blanc. S’il atteint un peu plus de 10 %, et qu’aucun des candidats n’obtient une majorité des votes… les élections doivent être annulées, avec une sélection de nouveaux candidats. Or le vote blanc a atteint 8 %…

Les forces en présence, au second tour

Khaltmaa Battulga, du Parti démocrate, était déjà le favori de l’entre-deux-tours. Il avait obtenu 38,1 % des voix. Mais il s’est moins imposé par ses idées (elles n’ont pas dominé le débat public pendant cette élection, hélas) que par ses postures.

Le moins que l’on puisse dire, c’est un personnage haut en couleur, qui a su trouver des soutiens notamment dans la jeunesse. On peut le définir, politiquement, comme un mélange de Silvio Berlusconi et du président Rodrigo Duterte des Philippines. Comme le premier, c’est avant tout un homme qui a une image de bon « businessman », à la réputation sulfureuse. Il n’est entré en politique qu’en 2004 et il s’est imposé dans ce milieu grâce à sa propre fortune, ce qui n’est pas sans rappeler Donald Trump. Il a illustré durablement un certain patriotisme en faisant construire un parc d’attractions… autour de Gengis Khan. Comme le président philippin, c’est un populiste, qui n’hésite pas à jouer sur le sentiment anti-élites, et les désirs protectionnistes d’une partie de la population, notamment face à la Chine.

Miyegombyn Enkhbold s’est également retrouvé au second tour (avec 30,75 % des voix), mais le combat a été bien plus difficile pour lui. Il était pourtant le candidat du parti au pouvoir, le Parti du peuple mongol (PPM). Ce dernier a conquis le Parlement l’année dernière. Mais on constate la perte de popularité de ce parti quand on se rend compte que son candidat ne s’est retrouvé au deuxième tour que de justesse, dépassant de 2000 voix seulement Sainkhuu Ganbaatar, le troisième candidat, représentant le « Parti révolutionnaire du peuple mongol » (PRPM). Un autre populiste dont les idées étaient plutôt proches de celles de M. Battulga, donnant l’impression que le deuxième tour était joué d’avance. C’est sans surprise qu’il a peiné à obtenir 40 % des voix le 9 juillet.

Ce qui l’a incontestablement affaibli face à une compétition n’hésitant pas à utiliser tous les arguments possibles pour critiquer leurs adversaires (y compris la xénophobie anti-chinoise), c’est le fait que ce politicien représentant de l’élite au pouvoir est aussi associé à différentes affaires de corruption. Mais il était également le plus réaliste d’un point de vue économique et géopolitique. Contrairement à ses compétiteurs plus populistes, il avait bien compris l’importance des investissements étrangers, surtout à une époque où les finances mongoles sont mal en point.

 

Les défis à venir

Cette présidentielle a lieu à un moment difficile pour la démocratie mongole. Quand on suit le pays de loin, on se souvient surtout d’une success story : une véritable démocratie représentative, et une économie plutôt en bonne santé. Mais aujourd’hui, la situation est autrement moins reluisante : les affaires de corruption ont terni l’image des élites politiques ; mais surtout, la baisse des investissements directs étrangers, une crise de la dette, et un chômage de plus en plus important ont eu un impact terrible sur l’économie et la société mongoles. Le nouveau président va devoir rétablir la confiance, aux niveaux national et international. Ce qui n’est pas facile quand on a été élu sur des prises de positions populistes.

Le FMI a proposé un plan de sauvetage économique à la Mongolie, d’à peu près 4,8 milliards d’euros. Mais pour l’obtenir, le parti de M. Enkhbold a dû renier bien des promesses de campagne, et d’imposer des mesures d’austérité. Khaltmaa Battulga a pu surfer sur le mécontentement que cela a provoqué. Bien sûr, sans prendre en compte le fait que la Mongolie a besoin de cette aide internationale, et qu’elle n’était pas en position de refuser les demandes du FMI. Le candidat populiste est même allé plus loin, en mettant en avant des idées qui, si elles deviennent réalité, iraient à l’encontre des demandes du FMI. Ainsi, il voudrait imposer aux compagnies étrangères possédant des mines mongoles de faire passer leurs revenus uniquement par des banques mongoles. Le FMI s’est expressément opposé à une telle idée… Si le président Battulga ne devient pas plus raisonnable, l’aide internationale pourrait bien être mise en danger.

Colère sourde

D’un point de vue politique, le nouveau président pourrait être bien forcé, en fait, à être raisonnable avec le FMI. Après tout, sa victoire électorale est toute relative : 100 000 votes blancs représentent autant de citoyens n’attendant plus rien de leurs élites, et, au niveau national, une colère sourde qui pourrait vite s’étendre d’ici 2020, année des prochaines élections parlementaires. Un défi que le pouvoir exécutif devra relever pour renforcer sa légitimité… et préparer autant une reconquête du pouvoir législatif qu’un second mandat présidentiel. Car pour l’instant, le Premier ministre et le parlement sont du PPM, le parti d’opposition… Et la cohabitation risque d’être difficile.

La présidence Battulga va donc profondément marquer la Mongolie : les maux économiques et politiques sont tels qu’ils ont besoin de remèdes dans les années à venir. S’il réussit, l’image du grand président effacera celle du candidat populiste. S’il échoue, la démocratie mongole sera en danger…

 

La Mongolie sous le président Battulga : quels horizons diplomatiques ?

 

Article publié le 21 juillet 2017

Lien : https://www.reforme.net/blog/geopolitique-sur-la-route-de-la-soie/mongolie-president-battulga-horizons-diplomatiques/

 

On l’a vu dans le précédent billet : d’un point de vue politique, la présidentielle mongole restera, dans les esprits, comme particulièrement marquante, sans doute d’abord dans un sens négatif. Sur le plan diplomatique, cette présidentielle pourrait également avoir un impact non négligeable.

 

Une « politique du troisième voisin » importante mais fragile

Les trois candidats à la présidentielle ont mis en avant une « politique du troisième voisin », regardant vers l’Occident et le Japon, pour éviter l’étau sino-russe. En cela, ils sont restés dans une certaine continuité post-guerre froide. Le « troisième voisin » est en fait souvent une sorte de contrepoids occidental, d’abord américain, aux géants russe et chinois. On fera remarquer, d’ailleurs, que la paternité de l’expression revient à un Américain, l’ancien secrétaire d’État James Baker… Le but n’est pas de s’opposer à un voisinage qui est une réalité, mais plutôt d’assurer un équilibre des puissances protégeant l’indépendance de la Mongolie. La confirmation de cette indépendance s’est illustrée notamment dans le domaine militaire, par une implication forte dans les opérations de maintien de la paix de l’ONU. Le début des années 2000, cet engagement est devenu concret et visible : implication dans le maintien de la paix en Afrique, coopération renforcée avec l’OTAN, et même soutien à la présence américaine en Irak…

La « politique du troisième voisin » relève, en fait, du bon sens, au moins en théorie… si elle reste dans une logique d’équilibre, et de non confrontation face aux grands voisins. Historiquement, cette logique a été respectée. C’est ce qui explique pourquoi on n’a pas vu Beijing et Moscou s’opposer à la diplomatie militaire qui accompagne cette diplomatie vers le monde extérieur. Au contraire, ils ont eu tendance à la soutenir, pour montrer aux Mongols qu’ils ne souhaitaient pas s’en prendre à leur indépendance nationale. La Chine, en particulier, a activement soutenu son voisin : elle lui a ainsi offert des possibilités de partenariat forts avec ses propres efforts de maintien de la paix sur le continent africain. Plus largement, Moscou et Beijing n’ont pas cherché à influencer la politique intérieure mongole, ont aidé leur voisin quand il s’est trouvé face à des difficultés économiques, et ils n’ont pas bronché quand Oulan-Bator a cherché a tisser des liens plus forts avec Tokyo, Séoul, ou Washington.

Or le racisme antichinois a été lourdement présent dans cette campagne présidentielle : on l’a vu dans un précédent billet pour le blog Géopolitique sur la Route de la soie. Surtout, du côté du nouveau président, Khaltmaa Battulga, ce positionnement antichinois s’est accompagnée d’un positionnement prorusse clair.

 

Une victoire pour la Russie ?

En effet, il n’a pas caché son admiration pour Vladimir Poutine. Au contraire : il en a fait un argument de campagne. Il est allé jusqu’à faire diffuser des photos de lui avec Poutine, dont certains discutent l’authenticité. Cette admiration et ce désir d’alignement sur Moscou semblent directement liés à un rejet de Beijing. En cela ce sentiment prorusse n’est guère différent de la sinophobie qu’on peut trouver dans une partie de la population dans les républiques centrasiatiques, où l’on sera moins prorusse par nostalgie que par opposition (à l’Occident et/ou à la Chine).

Mais imaginer que la Russie puisse, comme l’URSS du passé, soutenir financièrement le pays, est un dangereux fantasme : économiquement, depuis les années 1990, c’est bien d’Occident et d’Asie de l’Est qu’est venu le salut, pas du Kremlin. La Russie n’a pas réussi à maintenir sous son emprise l’Asie centrale postsoviétique, et a dû y accepter notamment l’influence chinoise, Beijing s’imposant de plus en plus comme un partenaire économique primordial dans la région. Pourtant, pour des raisons géopolitiques, énergétiques et sécuritaires, l’Asie centrale est autrement plus importante que la Mongolie… Un alignement sur la grande puissance du nord, par Oulan-Bator, serait donc une victoire d’abord symbolique pour Moscou. On voit mal les Russes chercher à capitaliser trop ouvertement sur elle, surtout si cela s’accompagne, en Mongolie, de la rhétorique antichinoise entendue pendant la campagne présidentielle. Quelle que soit la décision du Kremlin, l’affirmation d’une réorientation diplomatique par les Mongols serait vue comme inutilement hostile contre un pays essentiel pour leur survie économique. En bref : une victoire symbolique qui n’a pas été recherché, pour Moscou. Et le risque de désillusions voire de tensions diplomatiques, pour Oulan-Bator.

Plus profondément, cela remettrait en cause l’essence même de la logique diplomatique mongole, d’équilibre entre voisins réels et « troisième voisin » virtuel. L’évolution logique de la politique du « politique du troisième voisin » a été exprimée par le président Elbegdorj, lors d’un discours à l’Assemblée générale de l’ONU le 29 septembre 2015 : l’idée d’une neutralité permanente. C’est-à-dire, concrètement, assurer la Russie et la Chine que le territoire mongol ne servira jamais de base contre l’un d’eux, d’une façon ou d’une autre. Y compris dans le cas d’une rivalité sino-russe future, qu’on aurait tort d’exclure trop rapidement. La situation géographique de la Mongolie actuelle lui impose la voie de la neutralité. Cela a été la sagesse du président Elbegdorj de le comprendre. La sinophobie exprimée pendant cette campagne présidentielle, et/ou un alignement pro-russe trop marqué, rendrait l’évolution vers la neutralité permanente impossible. Ce qui serait une mauvaise nouvelle pour la Mongolie à plus long terme.

En conclusion : la possibilité d’une certaine continuité, malgré tout

Le président Battulga, pour arriver au pouvoir, s’est positionné en populiste. Mais maintenant qu’il est président, les responsabilités vont s’imposer à lui. Ainsi que les limites de son pouvoir, d’un point de vue politique (un parlement d’opposition, un régime semi-présidentiel loin de celui de Poutine qu’il admire mais ne pourra égaler), économique, et surtout géopolitique. Refuser la neutralité permanente et une politique d’équilibre diplomatique, c’est l’assurance de problèmes supplémentaires pour un pays qui a déjà assez de défis à relever. Le président mongol sait que si la sinophobie a pu mobiliser une partie de l’électorat, la majorité ne souhaite pas voir la xénophobie érigée en ligne directrice pour l’économie et la politique étrangère. La population mongole veut une amélioration de sa situation économique, une protection de ses intérêts, et la paix. Avec une opposition encore puissante en face de lui, l’environnement politique mongol pourrait bien pousser le président Battulga à mener une diplomatie bien plus « centriste » et raisonnable que celle que disait souhaiter le candidat Battulga…