Géopolitique

Didier Chaudet

20/01/2017

Publié sur le blog Géopolitique sur la Route de la Soie, du journal Réforme

https://www.reforme.net/blog/geopolitique-sur-la-route-de-la-soie/bilan-de-ladministration-obama-asie-sud-ouest/

Que peut-on dire du bilan de l’administration Obama en Asie du sud-ouest (Iran, Afghanistan, Pakistan) ?

Sur l’Asie du sud-ouest, le bilan Obama est moins « neutre » : la lutte contre al-Qaida aura été une grande victoire ; mais la politique Afghanistan – Pakistan, le grand échec diplomatique de cette administration ; et la diplomatie sur l’Iran, une victoire, mais une victoire fragile.

Sous Obama, on ne peut pas contester que la lutte contre le djihadisme a été transformée avec l’exécution de Ben Laden. Même si on ne saura jamais, sans doute, toute la vérité sur les détails de l’opération ayant amené à la liquidation du chef terroriste, les faits sont là : al-Zawahiri n’a pas réussi à conserver la primauté d’al-Qaida dans le milieu djihadiste, la mise à mort de ce symbole a permis à l’Amérique d’être moins concentré sur une « guerre contre le terrorisme » qui sinon serait sans fin, et cela a en partie réhabilité l’image d’un renseignement américain mis à mal par les armes de destruction massive introuvables en Irak.

La catastrophe évitée

La politique d’Obama sur l’AfPak était bien partie, et n’est pas un échec complet : sous sa présidence ce conflit a été enfin pris au sérieux ; il a su conserver et utiliser, quand cela était nécessaire pour les intérêts américains, les relations solides avec le Pakistan et avec l’Inde, sans tomber dans les excès de l’administration Bush (qui aura joué un jeu géopolitique malsain avec l’Inde comme outil de pression sur le Pakistan et la Chine notamment) ; et il a empêché l’écroulement du régime légal de Kaboul, ce qui était loin d’être gagné, notamment lors des dernières élections présidentielles. Par exemple, c’est bien l’intervention de John Kerry qui a empêché une évolution malheureuse, de la claire manipulation des élections, sans doute par les forces pachtounes autour de la présidence, à une tentative de coup d’État tadjik, voire à une guerre civile entre force unies uniquement par leur opposition aux Taliban.

Donc en AfPak, l’administration a évité la catastrophe : mais elle a échoué dans son pari de faire de sa « bonne » guerre une victoire. Les Taliban sont plus forts aujourd’hui qu’ils ne l’ont été depuis 2001. Ils n’ont jamais tenu autant de territoires. L’armée afghane ne peut mener la lutte seule, au point qu’Obama est obligé de rester plus engagé dans cette guerre qu’il ne le voudrait. L’équilibre politique à Kaboul est toujours aussi fragile, et ne dégénère pas vers la violence uniquement grâce au travail diplomatique américain. Par ailleurs, l’administration Obama n’a pas su aider l’Afghanistan à avoir une économie saine, à lutter contre la corruption, ou contre la production d’opium. Elle a dit vouloir impliquer d’autres pays, notamment dans la région, pour apporter la paix en Afghanistan. Mais elle semble incapable d’accepter une gestion multilatérale de la crise afghane, et s’indigne de voir l’Iran, le Pakistan, la Russie mener une diplomatie allant dans ce sens, mais indépendante, sur le dossier afghan.

L’importance du Pakistan

Par ailleurs, Washington a continué à cibler le Pakistan comme bouc émissaire de son échec afghan sans vraiment prendre en compte les difficultés sécuritaires et géopolitiques de ce pays… ce que la Chine a su faire. En bref, les Américains ont continué à s’aliéner un pays clé sur le dossier afghan (le Pakistan) sans réussir à construire un État plus solide en Afghanistan, et sans permettre à une dynamique régionale pour la paix d’émerger. On attend encore le président américain capable de comprendre l’importance énorme du Pakistan pour la stabilité de la région, et le besoin d’oublier la géopolitique traditionnelle sur le dossier afghan, au profit d’une logique de coopération diplomatique plus poussée.

La grande « victoire » de l’administration Obama, au-delà de la mise à mort de Ben Laden, sur toute la région, aura sans doute été l’accord sur le nucléaire iranien. Ce n’était pas du tout gagné : le « lobby » anti-Iran est très puissant aux États-Unis, et associent ensemble de multiples groupes d’intérêt très actifs. Mais Obama a clairement compris qu’avec Rouhani, il avait en face un partenaire raisonnable, prêt au compromis. Et les analystes des différentes structures américaines (département d’État et CIA, au moins) ont sans doute su lui montrer un visage de Khamenei et des forces au plus haut niveau de la République islamique allant au-delà des caricatures trop souvent entendues sous W. Bush.

Si Khamenei, guide suprême de la Révolution en Iran, est un nationaliste actif dans la défense du régime en place à Téhéran, c’est aussi un pragmatique, qui a refusé de voir la droite dure de son pays totalement détruire le camp de la « gauche » et du « centre ». L’accord sur le nucléaire iranien se devait d’être ferme et solide pour satisfaire une majorité d’Américains tout en étant respectueux, enfin, de certaines positions clé côté iranien. Obama, avec ses partenaires européens, a réussi ce tour de force. Mais sera-t-il préservé sous Trump ? Rien n’est moins sûr…