Géopolitique

Didier Chaudet

23/12/2016

Publié sur le blog Géopolitique sur la Route de la Soie, du journal Réforme

https://www.reforme.net/blog/geopolitique-sur-la-route-de-la-soie/geopolitique-asiatique-eviter-positionnements-simplistes/

Du danger de l’éternelle analyse moralisante des relations internationales.

On parle moins des Asies que du Moyen-Orient dans les journaux français. Mais quand on parle d’Asie du Sud ou d’Asie de l’Est, trop souvent, on tombe sur deux limites : le manque d’analyse indépendante (le point de vue anglo-saxon étant quasiment recopié, un fait facilité par la traditionnelle recherche Google) ou l’éternelle prise de position moralisante.

Cette dernière est systématiquement critique face à la Chine, et globalement favorable aux États qui veulent artificiellement forcer ce pays à ne pas être une grande puissance. Or, si on tient à la paix en Asie, et à protéger spécifiquement les intérêts français et européens, il faut aller au-delà du simplisme ambiant.

La Chine, une amie pour l’Europe au 21e siècle ?

On l’a montré dans des billets précédents, par exemple sur sa politique eurasiatique (http://reforme.net/billet/7378/chine-force-paix-eurasie) : la Chine peut être une force positive à l’international. Et, plus globalement, d’un point de vue économique comme sécuritaire, le danger pour le monde en général est moins une Chine grande puissance, qu’une Chine qui imploserait.

Toute la politique que mène Beijing est fondée sur le désir de préserver l’unité du pays, mise à mal par le passé. Notamment lors du « Siècle de la honte », quand des forces étrangères et impérialistes pouvaient humilier l’Empire et y régner en maîtres. Elle vise également à avoir les moyens d’assurer un niveau économique acceptable, pour aider sa population à prospérer : la prospérité est essentielle pour le développement du pays, ainsi que son calme politique. Ces priorités ne poussent pas ce pays à l’aventure militaire, bien au contraire.

En fait, on constate que les élites dirigeantes chinoises n’ont apprécié, par le passé, ni la folie que fut la guerre d’Irak de 2003, ni les conquêtes russes sur la Géorgie et l’Ukraine ces dernières années. Surtout depuis le projet de nouvelle Route de la soie, en fait, les Européens devraient avoir un discours autrement plus sympathique à l’égard de la Chine.

En revanche, l’attitude des États-Unis et de l’Inde devraient être analysées avec un œil un peu plus critique.

Asie : l’importance de ne pas suivre la logique américaine

Les Américains mènent, de fait, une politique « classique » pour la première des grandes puissances : ils veulent à tout prix empêcher le numéro 2 mondial (la Chine) de devenir le numéro 1. Et pour cela, tous les coups sont permis. D’où l’agitation diplomatique auprès de l’Inde, du Japon, de l’Australie… Ce n’est pas choquant ni étonnant, évitons de mettre de la moralité dans la politique internationale, là où il n’y en a peu ou pas… Mais on peut espérer que Washington comprenne que le temps de l’unipolarité est fini, et que la communauté internationale a tout à gagner d’un monde où une coopération poussée devienne chose commune entre Amérique, Chine… et Europe, si cette dernière sait préserver son union et penser une diplomatie indépendante.

Les analystes américains, et pro-américains, ont beau jeu de mettre en avant les tensions sur la Mer de Chine ou à propos de Taiwan. Mais mettons ces questions dans le contexte des relations internationales contemporaines : on est loin de l’emploi de la violence militaire comme la guerre en Irak (2003) ou celle de Géorgie (2008)… Deux conflits d’abord dus à un désir de domination par une grande puissance, à chaque fois, quelles que soient les conséquences internationales… En comparaison, la Chine agit en grande puissance responsable.

Protéger les intérêts européens et la paix en Asie, c’est éviter à tout prix la logique « guerre froide », bloc contre bloc. Or c’est toujours celle des États-Unis. On le voit bien dans la tribune d’Hillary Clinton, du 11 novembre 2011, pour Foreign Policy, intitulée « America’s Pacific Century », et expliquant le « pivot » américain vers l’Asie. Il est clair que ce dernier se construit dans une logique d’opposition à la Chine.

Et si Washington s’est rapproché de l’Inde dans cette région, c’est aussi dans une perspective antichinoise. Un jeu de blocs dangereux pour l’avenir… Surtout quand on constate que Trump pousse jusqu’au bout cette perspective antichinoise (http://reforme.net/une/monde/donald-trump-face-a-chine). Perceptive qui n’est pour déplaire à certains en Inde…

Des choix indiens déstabilisateurs pour l’Asie du Sud ?

L’Inde veut, tout comme la Chine, affirmer son statut de grande puissance traditionnelle, donc dominant forcément son environnement régional. C’est pourquoi elle soutient la logique américaine sur la Chine. Mais c’est aussi pour cela que le Pakistan ne s’est jamais senti en sécurité face à New Delhi. Avoir ce point essentiel en tête permet de mieux analyser la politique étrangère pakistanaise jusqu’à aujourd’hui.

Cela nous permet aussi de sortir de l’analyse simpliste et faussement moralisatrice faisant de l’Inde le « gentil » et du Pakistan le « méchant » en Asie du Sud… On est, dans cette région du monde, dans une opposition classique entre pays, qui ressemble beaucoup à la rivalité France – Royaume-Uni puis France – Allemagne du passé.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’Inde, malgré ses capacités financières/diplomatiques/militaires supérieures, n’aide pas à l’apaisement régional. Elle traite les musulmans du Cachemire comme des citoyens de seconde zone, comme on l’a déjà rappelé dans ce blog (http://reforme.net/billet/7378/linde-et-cachemire).

Et sur ce territoire contesté, elle a des positions extrémistes, allant jusqu’à parler d’un Cachemire « occupé » par le Pakistan, pour la partie de territoire se trouvant chez son voisin. Les propos du Premier ministre indien Modi sur le Baloutchistan pakistanais prouvent encore une fois à Islamabad que son puissant voisin ne verrait pas d’un mauvais œil son démantèlement en tant que pays… un positionnement extrême, qu’on n’aura vu dans l’Histoire qu’entre deux ennemis acharnés. L’exemple de la France et de l’Allemagne dans la première moitié du 20e siècle revient encore à l’esprit.

Enfin, on constate que la logique indienne est aujourd’hui la suivante : à défaut de pouvoir vaincre militairement et directement le Pakistan, elle tente de l’isoler totalement diplomatiquement. Quand un grand pays agit ainsi, ce n’est pas par amour de la paix, mais bien plutôt pour pousser son compétiteur à l’agacement, à la faute… un jeu dangereux pour la région, surtout entre puissances nucléaire.

La France et l’Union européenne ont besoin de la paix en Asie. Une guerre en Asie du Sud, ou en Asie Pacifique, serait catastrophique pour notre propre stabilité. Il est donc essentiel d’avoir une compréhension claire de la géopolitique asiatique : notre but principal dans la région devrait être de soutenir le dialogue régional, et ne pas être complaisant face à tout ce qui pourrait entraîner un dérapage guerrier. Même quand cela vient de pays dits « amis »…