Géopolitique

Didier Chaudet, Directeur de la publication, CAPE

Article publié sur le Huffington Post, 16/12/2016

Chroniques d'Asie du Sud-Ouest (46)

On a souvent évoqué, au fil des "Chroniques d'Asie du Sud-Ouest", le besoin d'un engagement régional pour qu'une paix réelle soit instaurée en Afghanistan. Avec la domination américaine sur le dossier afghan, une telle évolution semblait difficilement réalisable. Mais avec le retrait américain post-2014, l'improbable est devenu possible. En effet, on voit les pays les plus influents dans l'environnement régional afghan pris au sens large (Russie, Chine, Iran, Pakistan) avoir une approche similaire face à la lutte opposant gouvernement de Kaboul et Taliban. Ce "Grand Rapprochement" pourrait être un tournant dans l'Histoire afghane, et sans doute la meilleure chance pour la paix. Il s'appuie sur la reconnaissance de trois points aujourd'hui acceptés par les forces qui font la politique étrangère à Moscou, Beijing, Islamabad et Téhéran:

 
  • L'Afghanistan ne trouvera la paix que par un dialogue entre Kaboul et les Taliban.C'est l'évidence d'une guerre qui dure depuis 14 ans maintenant, évidence acceptée par ces quatre pays: il n'y aura pas de solution militaire au conflit afghan. C'est une position pakistanaise ancienne, qui a été globalement reprise par le pouvoir iranien au début de la décennie 2010. La Chine l'a totalement adopté, expliquant ses efforts, en tandem avec les Pakistan, ces deux dernières années, pour faire d'un hypothétique processus de paix une réalité. Enfin, très récemment, l'ambassadeur de Russie à Kaboul, Alexandre Mantytskiy a affirmé devant les journalistes puis les sénateurs afghans que oui, la Russie avait établi un dialogue avec les Taliban. Et que ce dialogue a été décidé au Kremlin pour protéger la sécurité des ressortissants russes, mais aussi pour amener les rebelles afghans à négocier avec le gouvernement légal du président Ghani.
  • Daech est aujourd'hui le principal danger pour l'environnement régional afghan au sens large. C'est du simple bon sens pour l'Iran, qui combat le djihadisme sunnite en général, et Daech en particulier, en Irak, en Syrie, et voit avec inquiétude le groupe s'implanter en AfPak. Daech est avant tout anti-chiite, bien plus qu'Al Qaida. Pour Téhéran donc, c'est la plus importante des luttes. Quant à la Chine, elle s'inquiète de la présence de Ouighours dans les rangs de Daech, et de la capacité de ce mouvement à former des terroristes qui, demain, pourraient frapper au Xinjiang. Enfin, les Russes et les Pakistanais savent que les forces vives de Daech en Afghanistan sont en partie des djihadistes centrasiatiques et des membres du TTP (Tehrik-i-Taliban), les Taliban anti-Pakistan. Il est donc naturel que pour les quatre pays, la priorité aujourd'hui, ce soit l'éradication de Daech dans la région. En comparaison, les Taliban semblent avoir évolué vers l'islamo-nationalisme, ne s'intéressant qu'à la lutte pour le pouvoir en Afghanistan, et souhaitant la paix avec son voisinage.
  • Les Taliban considèrent également Daech comme un danger à éliminer. Comme rappelé plus tôt dans les Chroniques d'Asie du Sud-Ouest, les Taliban se sont opposés à la rhétorique de Daech, mais aussi à ses forces en Afghanistan. Et avec succès. Les pays du "Grand Rapprochement" ne peuvent que constater l'inefficacité de l'armée afghane pour l'instant. Parler aux Taliban devient donc important non seulement parce que seul un dialogue politique permettra la paix en Afghanistan, mais aussi parce que les rebelles pachtounes sont bien plus efficaces que l'armée régulière sur le champ de bataille. Et pour l'Iran, le Pakistan, la Chine et la Russie, un accord entre gouvernement et Taliban signifie un Afghanistan réconcilié plus fort, afin de liquider cette menace régionale.

Face à ce groupe de pays qui représente le bon sens, il y a un axe Washington – Kaboul – New Delhi. Ce qui l'unit est une vision du conflit afghan fondé sur leurs propres intérêts géopolitiques.

 

Ainsi, ces trois pays avaient décidé de blâmer le Pakistan pour l'échec de la guerre contre les Taliban. Une façon commode pour le gouvernement à Kaboul: 1. d'oublier que les Taliban sont aussi des Afghans; 2. de ne pas accepter que corruption et la mauvaise gouvernance depuis 2002 ont beaucoup joué dans la renaissance d'une rébellion anti-gouvernementale sur cette dernière décennie; enfin, d'évacuer le fait que la guerre civile afghane a des racines profondes, en partie ethniques, qui feront de la réconciliation un travail difficile. Du côté de l'Inde, il ne s'agit que de continuer sa "guerre froide" totale avec le Pakistan. Un Afghanistan considérant le Pakistan comme un ennemi, c'est une arme importante dans la stratégie d'isolation de ce dernier pays menée par les Indiens. Et pour Washington, c'est une façon facile de répondre à la question suivante: comment une si longue guerre a-t-elle pu produire si peu de résultats positifs?

 

Les gouvernements afghan, indien et américains semblent aussi avoir une certaine difficulté à accepter que d'autres puissent avoir une influence en Afghanistan. Si Kaboul peut accepter l'argent ou les armes d'autres Etats, il semblerait que son gouvernement refuse qu'en contrepartie, cela permette à ces mêmes acteurs de défendre leurs intérêts nationaux en Afghanistan. De la même manière, l'Amérique d'Obama a plusieurs fois voulu voir la Chine et l'Iran s'engager en Afghanistan. Or maintenant que c'est clairement le cas, les accusations américaines de collusion militaire entre Iran et Taliban reprennent... Et on constate que les Américains n'ont pas vraiment été actifs pour soutenir les efforts de la Chine et du Pakistan comme le processus de paix. Peut-être aurait-il été gênant de voir ces deux pays réussir là où les armes américaines ont échoué...Enfin, la politique indienne étant totalement dominée par son opposition au Pakistan, il est difficile à New Delhi d'accepter que le Pakistan soit impliqué d'une façon ou d'une autre sur ce dossier, même au nom de la paix.

 

Les pays du "Grand Rapprochement" ont pour eux la réalité du terrain. A Washington et à Kaboul, beaucoup se retrouvent dans les trois points qui les unit aujourd'hui. On ne peut qu'espérer que des intérêts géopolitiques limités ne briseront pas les possibilité de paix en Afghanistan...