Géopolitique

Billet publié sur le blog Géopolitique de la Route de la Soie, pour le journal Réforme.

Didier Chaudet, Directeur de la publication du CAPE, y analyse régulièrement les affaires géopolitiques d'Eurasie, d'Asie du Sud, et d'Asie de l'Est.

http://reforme.net/billet/7378/pourquoi-france-devrait-oublier-afghanistan, 18 avril 2016

Summary in English : this article tries to remind to the French policy-makers the importance of Afghanistan from a geopolitical point of view. The French army lost 89 soldiers, and got 700 wounded, for a war Paris had no influence on in terms of strategy. Not only because of American leadership: but also by lack of analysis and will. Nowadays, instability from Afghanistan could have an impact on the whole of South Asia. France, and more broadly Europe, should try, at last, to have a real, original strategy to help Afghanistan. Cooperating with Islamabad and Beijing might be the only reasonable diplomatic solution for now. 

 

Un nouvel ambassadeur afghan a été nommé à Paris : Abdel-Ellah Sediqi va remplacer Assad Omer, qui représentait son pays en France depuis décembre 2011. M. Sediqi va avoir fort à faire : avec les urgences syriennes, ukrainiennes, et autres, l’Afghanistan n’est plus une priorité pour Paris.

Ce désintérêt est une erreur, mais il n’est pas étonnant : la France n’a jamais eu de vraie stratégie en Afghanistan, elle n’a fait que suivre les États-Unis. Et sur l’ensemble de l’Asie du Sud, notre diplomatie a été incapable d’être visionnaire. Le désir de certains, à Paris, de gagner des contrats en Inde, a littéralement bloqué les possibilités d’un approfondissement des relations avec le Pakistan, pays clé pour la stabilité de la région. Quand on a séjourné assez longtemps  Kaboul, à Islamabad, et à Téhéran, une évidence s’impose : la seule grande puissance européenne qui compte dans la région, c’est l’Allemagne… La France, après 2001, a clairement raté l’opportunité de peser à la hauteur d’une grande puissance dans l’environnement régional afghan.

Cela peut expliquer pourquoi certains, parmi les membres de nos élites diplomatiques et politiques, préféreraient qu’on ne reparle plus vraiment de l’Afghanistan. Mais accepter cet oubli progressif, ce serait aussi éclipser le fait que 89 soldats français sont morts, et 700 ont été blessés, dans une lutte pour la pacification de l’Afghanistan. Et ce serait aussi ne pas comprendre l’importance de Kaboul dans la géopolitique internationale. Un Afghanistan instable, faible, dont on accepterait trop complaisamment la corruption, c’est un danger pour l’Asie Centrale, zone non négligeable pour l’Europe et sa future sécurité énergétique.

C’est aussi une menace pour l’Asie du Sud, parce que cela signifie un risque pour la stabilité du Pakistan. Après tout, les terroristes visant ce pays profitent déjà de l’instabilité afghane pour se réfugier dans les zones que Kaboul ne réussit pas à contrôler. Plus largement, l’Afghanistan est un symbole de la lutte contre le terrorisme international : si demain Kaboul tombe, ou si le pays sombre dans le chaos, les djihadistes y verront une grande victoire.

Les Taliban plus forts que jamais

Bien sûr, le gouvernement légal de Kaboul ne va pas tomber demain. Mais il faut se rendre à l’évidence : les Taliban sont plus forts que jamais. Malgré leurs dissensions en interne, depuis l’annonce de la mort du mollah Omar l’été dernier, ils mettent souvent l’armée afghane en difficulté. Ainsi, dans certaines provinces, comme le Helmand, la rébellion anti-gouvernementale tient 65% du territoire. Une situation qui n’est pas rassurante pour l’avenir du pays. Et qui explique l’importance du nombre de migrants afghans tentant de se réfugier en Europe.

Face à une telle situation, que faire ? Pour la diplomatie française, il faudra sans doute commencer par prendre les choses telles qu’elles sont. L’influence de Paris est limitée sur l’environnement régional afghan. Aider efficacement Kaboul aura plus de chance d’aboutir si on s’appuie sur des acteurs régionaux que la France a peut-être fait l’erreur de ne pas assez consulter jusque là. Ainsi, le couple sino-pakistanais, depuis un an au moins, s’active pour aider à l’élaboration d’un processus de paix entre gouvernement afghan et Taliban prêts à arrêter cette sanglante guerre civile. Si nous voulons honorer la mort de nos soldats, si nous voulons défendre les intérêts français et européens dans la région, alors, le chemin de Kaboul passe principalement par Islamabad et Beijing…