Analyse des Politiques européennes

Notes du CAPE n˚30 (Version pdf ici)

 

Laurent Coligny, 19 mars 2019 

 

 

Avertissement : cette analyse de Laurent Coligny pourra être considérée comme polémique par certains. Sans doute parce que le débat intellectuel à l’intérieur du camp pro-européen a tellement été limité que nous sommes forcément sensés penser tous de la même manière. Force est de constater qu’aujourd’hui, la réflexion sur l’Europe est trop souvent dominée par des Eurosceptiques, face à des pro-Européens devenus paresseux intellectuellement (usant et abusant du soi-disant « danger russe » pour expliquer le Brexit, ou les défaites face aux populistes…). En fait, il y a différentes façons d’être pro-Européens. Certains, parmi nous, défendent l’Europe dans ses frontières actuelles, voire rêvent de futurs élargissements ; d’autres se posent des questions sur la façon dont nous avons procédé à nos élargissements successifs, et préféreraient voir enfin une priorité donnée à l’approfondissement, quitte à défendre une Europe à plusieurs vitesses ; et enfin, il y a une troisième catégorie qui considère que les élargissements ont peut-être porté un coup à l’Union, coup qui n’a pas été compris par tous, et qui sera peut-être fatal. Laurent Coligny appartient plutôt à ce dernier « camp ». On peut refuser d’entendre une telle voix, pro-européenne mais « hétérodoxe ». Mais quand on a pour objectif une Europe Puissance, il faut savoir entendre tous les arguments, même les plus durs, les plus directs, les plus désabusés. C’est une question de liberté d’expression, une valeur fondamentale, normalement, pour nous Européens ; et c’est aussi une question de bon sens : d’une réflexion commune et sans tabous pourra naître un projet européen qui survivra, et s’épanouira, au 21ème siècle.

 

 

Le CAPE s’est constitué comme un think tank ou plutôt un réseau intellectuel fondé sur un engagement clair : la défense de la notion d’Europe Puissance. Étant, pour une bonne partie d’entre nous, des Français expatriés pour des raisons professionnelles, nous ne fantasmons pas la France ou l’Europe comme étant au centre du monde. Au contraire, nous ne pouvons que constater que nous sommes de plus en plus à la périphérie, notamment face aux deux grandes puissances qui s’opposent aujourd’hui, les États-Unis et la Chine. Le fait qu’un pays aux moyens économiques bien moins importants que les nôtres, la Russie, soit vu par certains comme une grande menace, plutôt qu’un concurrent sur certains sujets, et un partenaire sur d’autres, prouve bien notre statut actuel, très limité, de puissance régionale, au mieux. Il reste encore beaucoup à faire pour transformer l’UE actuelle en réelle Europe Puissance.

 

Le succès du projet européen n’est pas un acquis…

 

Or cet objectif ne sera pas forcément si facilement atteint. Le monde ne nous attend pas : les évolutions géopolitiques à venir feront qu’il y aura des gagnants et des perdants, dans un avenir plus proche qu’on ne le pense. Si nos « élites » se montrent incapables de construire une Union Européenne efficace, des forces extra-européennes prendront de l’influence dans des zones, et sur des sujets, importants pour les intérêts européens. On peut espérer des situations gagnant-gagnant, mais ce n’est pas la réalité historique des relations internationales.

 

Pourtant, hélas, les forces qui sont sensées être pro-européennes au sein de l’UE semblent prisonnières de la vision d’une Europe centre du monde, d’une Europe qu’on attendrait forcément à l’international. Elles s’obstinent, globalement, à refuser les faiblesses criantes, en interne, de l’UE : l’incapacité de fait d’imposer les valeurs européennes (démocratie réelle, État de droit, solidarité entre pays européens, etc.) face à des pays comme la Hongrie et la Pologne ; la paralysie imposée par l’unanimité dans une Europe suivant encore un fonctionnement qui faisait sens uniquement dans une Union plus « petite »; et surtout le problème associé à un manque de volonté et de visions politiques. Car quelle est l’Europe du futur selon les élites des États-membres ? Personne ne semble vraiment y penser, en tout cas dans les cercles ayant un quelconque pouvoir. Les élites nationales et communautaires se complaisent dans ce schéma actuel d’une Europe qui n’est pas construite pour conquérir les cœurs et les esprits des citoyens européens, et qui en fait laisse bien des pouvoirs aux États, s’imposant surtout à eux sur des sujets secondaires. Et cela tout en étant incapable de les unir sur des points qui feraient sens, comme la défense.

 

Pire, certains pro-Européens associent projet européen et atlantisme, alors que cette idéologie ne faisait vraiment sens que face au danger soviétique. Face à l’Amérique de W. Bush puis maintenant de Trump, face à une « Hyperpuissance » qui n’a pensé qu’à ses intérêts et qui a fait des choix diplomatiques et militaires qui nous posent aujourd’hui d’importants problèmes sécuritaires et migratoires, la folie de ceux qui associent encore projet européen et alliance « naturelle » avec les États-Unis nous affaiblit considérablement. Ils brouillent le message pro-européen, et pourraient, demain, briser notre rêve d’une Union capable de devenir une puissance. A bien des égards, l’atlantiste forcené est aussi dangereux que le Poutinolâtre ou l’eurosceptique tendance Frexit. Plus dangereux même, comme il est souvent proche du pouvoir, et qu’il amène bien des citoyens français, qui ont une fibre naturellement gaulliste en politique étrangère, a considéré le projet européen uniquement sous l’angle « occidentaliste ». Le succès du projet européen est d’autant moins acquis quand il est ainsi dénaturé par des idéologues, au point de devenir suspect y compris pour des gens qui sans être eurosceptiques, ne veulent pas être dans l’alliance systématique avec les Américains contre les Russes, les Chinois, etc.

 

Des ennemis intérieurs et extérieurs pour l’UE

 

Ce sont des faiblesses importantes, qui risquent de parasiter le projet européen, alors qu’il est fortement attaqué de l’extérieur, comme de l’intérieur. Bien entendu, hors de l’Union, on préférera des États-membres pris séparément plutôt qu’une Europe unie capable de parler d’une seule voix. C’est le cas de la Russie, bien sûr. Mais c’est la même approche qui dominera les Américains et les Chinois face à nous au 21ème siècle. Pas parce qu’ils seraient forcément malfaisants à notre égard : il est grand temps de sortir du moralisme bon marché quand on parle de relations internationales. Tout simplement, comme les Russes, ils pensent d’abord à leurs intérêts. Et, pris séparément, nous sommes plus faibles, plus facilement manipulables. La Pologne seule, par exemple, peut être facilement mise sous pression par à la Russie, ou mise sous tutelle par l’Amérique. Seule une Pologne au sein d’une Europe Puissance peut parler à Moscou et à Washington véritablement d’égal à égal. Il est naturel que des forces extérieures utilisent tous les moyens à leur disposition pour affaiblir notre Union. Donc non, nous ne sommes pas dans une nouvel « Guerre froide » avec un « grand méchant » russe, ce serait trop simple. Nous sommes plutôt dans un monde où toutes les autres puissances, y compris d’autres puissances dites démocratiques, seront à considérer comme autant de compétiteurs. Compétiteurs ne veut pas dire ennemis, mais cela ne veut pas dire amis non plus… En bref, face à ces forces extérieures, il va falloir être capable de défendre nos intérêts, et ce ne sera possible que si les institutions européennes deviennent plus efficaces, et orientées vers la notion d’Europe Puissance. Si ce n’est pas la direction prise dans les prochaines années, l’idée d’une UE forte deviendra vite un mythe.

 

Nous avons également des ennemis de l’intérieur, qui saboteront l’UE si les forces pro-européennes ne deviennent pas plus sérieuses dans leurs engagements. On pense bien sûr aux souverainistes qui voient l’Europe actuelle comme une horreur absolue, qui nécessiterait forcément un « Frexit », une destruction des institutions actuelles, soi-disant pour créer, par la suite, une « autre Europe ». Cette catégorie idéologique vit dans un monde fantasmé, où il serait facile de reconstruire après avoir détruit, peu importe l’impact sur les marchés et les relations diplomatiques… Ces gens-là peuvent nous amener à la catastrophe même quand ils sont de bonne foi, et nous affaiblir considérablement dans la grande compétition internationale qui sera celle du 21ème siècle.

 

Mais s’ils devaient arriver au pouvoir, ils ne seraient pas les seuls fautifs, loin de là : ce seraient en fait d’abord les pro-Européens, les centristes européens tout particulièrement, qui seraient les premiers responsables. Ils ont été assez souvent proches du pouvoir pour avoir la possibilité de faire passer un message ambitieux pour l’Europe. Ils ne l’ont pas fait jusque-là, se limitant à dire que l’Europe, c’était la paix et donc que sans elle, ce serait la guerre… Le projet européen devrait offrir quelque chose aux Européens, essayer de les motiver pour l’UE par la peur est bien faible, intellectuellement et politiquement.

 

Au-delà des souverainistes les plus forcenés, il y a aussi ces populistes et cette extrême droite qui ne cherchent pas forcément à sortir de l’UE, mais qui se servent largement des institutions européennes comme d’un bouc émissaire pour tous les problèmes de leurs pays. Leur idéologie est souvent en opposition direct avec l’héritage des Lumières, et la logique humaniste née des horreurs des deux guerres mondiales. Bref, ils s’opposent radicalement aux institutions européennes, et aux valeurs européennes. Ce qui amènera forcément à empêcher le développement d’une Europe Puissance. Mais encore une fois, ces forces ne sont un danger pour l’Europe que parce que face à eux, il y a ces « pro-Européens » tièdes, sans ambition géopolitique, très « bourgeois » dans leurs visions des peuples européens, qui se refusent à tout projet de grandeur pour notre Union. Ces vrais faux pro-Européens ne voient souvent l’UE que sous la protection du grand frère américain. Avec des pro-Européens auto-proclamés aussi désastreux, on n’a pas besoin d’Eurosceptiques pour saboter l’UE…

 

 

Et si l’Europe Puissance n’est pas possible ? Penser la « France Puissance » et l’Europe carolingienne

 

On le remarque tout au long de cette approche : le problème est d’abord d’ordre politique. Bien des pro-Européens sont en fait des atlantistes, des attentistes, des modérés qui n’ont pas d’ambition pour l’Europe dans le monde. Ils sont très heureux de l’apaisement de notre continent, considèrent la chose comme acquise, et ne comprennent pas que le monde actuel reste toujours dominé par le rapport de force. Si cet « européisme » mou n’est pas remplacé durablement, dans l’ensemble de l’UE, par un sentiment pro-européen plus ambitieux et prônant l’Europe Puissance, alors, ce beau projet va mourir à petit feu.

 

Cela pourrait être désespérant pour une structure qui prône l’Europe puissance. Mais tout partisan de ce projet peut décider de voir les choses différemment, et de se positionner en réaliste : si l’Histoire ne permet pas à l’UE telle qu’elle est de se transformer en puissance, il faudra s’adapter.

 

A bien des égards, vouloir l’Europe Puissance, vouloir une place spécifique pour l’UE dans le concert des grands États, surtout pour des Français, c’est du gaullisme transposé à l’échelle européenne. Donc si le projet d’Europe Puissance n’aboutit pas, il faudra insister sur un point consubstantiel à cette haute idée de l’UE, quand on est Français : une France Puissance, ou au moins une France aussi puissante que possible. Ce qui passera de toute façon par des liens forts avec notre environnement européen immédiat, ce qui correspondrait à un projet d’Europe réduite, carolingienne, d’Europe de l’Ouest. Projet qui a toujours été une des possibilités de ce qu’on appelle l’Europe Puissance. Une France dans une Europe carolingienne d’ailleurs totalement libéré de l’impératif moral actuel, qui nous impose de penser la sécurité européenne en prenant en compte la situation géopolitique de l’Europe de l’Est. Surtout si le projet européen se réduit à un marché unique à cause des actions actuelles des leaders hongrois et polonais, il faudra leur faire passer un message dur mais mérité : vous avez détruit un rêve européen que nous avions lancé, maintenant, débrouillez-vous seuls face à la Russie. Et il ne faudra pas se priver de tisser des liens plus forts avec cette dernière, quel que soit son régime politique : car en fait pour la France, comme pour une Europe réduite à ses frontières carolingiennes, la Russie n’est pas un problème géopolitique.

 

Une France Puissance, d’ailleurs tout comme une France influente au sein d’une UE voulant devenir une Europe Puissance, devra, de toute façon, devenir radicalement gaulliste dans sa politique étrangère. Et gaulliste dans un environnement post-Guerre froide, cela veut dire fondamentalement réaliste, et se refusant à être enfermé dans un modèle idéologique, quel qu’il soit. Y compris atlantiste. Nous devrons pouvoir parler de façon amicale mais attentive à nos intérêts autant à Washington qu’à Moscou et à Beijing. L’affirmation de cette indépendance amènerait sans doute à une sortie de la France de l’OTAN : après tout, de De Gaulle à Chirac, nous avions été hors de cette structure sans que cela soit considéré comme une déclaration de guerre aux Américains. Cela nous rendait plus crédible dans le sud, nous donnant la possibilité de défendre nos intérêts plus efficacement au Moyen-Orient et en Asie… Si l’UE devient une sorte de masse informe dominée par des lois et un marché unique, l’argument selon lequel être dans l’OTAN rassure nos amis d’Europe de l’Est n’aura plus aucun intérêt pour nous. D’ailleurs encore une fois ici, il n’y a pas une différence fondamentale avec la défense de l’idée d’Europe puissance. Après tout, cette dernière demande, à terme, une Défense européenne forte et autonome. Dans le cas de l’Europe Puissance, il faut accepter encore un temps l’OTAN et pousser à la remplacer par une structure uniquement européenne à terme ; si ce projet européen est impossible, alors, il n’est même plus nécessaire d’attendre.

 

Enfin, si l’UE telle qu’elle est s’écroule ou devient de moins en moins une structure crédible à l’international, alors, il faudra sauver ce qui pourra être sauver au sein de l’UE. Notamment ce qui compte le plus, ce qui a permis le lancement du projet européen : une bonne relation franco-allemande. Pas forcément besoin d’un amour fou, mais plutôt une nouvelle Entente cordiale, fondée sur un fait qui restera d’actualité pendant longtemps : nous sommes plus forts si nous coopérons ensemble, et si nous protégeons notre réconciliation, essentielle après les deux grands conflits mondiaux. A partir du noyau franco-allemand, une sorte d’Europe néo-carolingienne pourrait naturellement se reconstituer, au moins avec le Bénélux et l’Autriche, sans doute aussi, à terme, avec l’Espagne et peut-être l’Italie. Une intégration forte dans cet ensemble carolingien, ce serait en fait s’assurer, à terme, la possibilité de relancer le projet européen, dans le sens d’une Europe Puissance.

 

 

En bref, l’échec du projet d’Europe Puissance est possible, à court et moyen terme, d’abord à cause de pro-Européens qui ne sont pas à la hauteur. Mais leur échec possible dans le cadre de l’UE actuelle ne voudrait pas forcément dire la mort de la notion d’Europe Puissance : cela signifierait, en fait, continuer à défendre les mêmes idées, d’abord à l’échelle française, puis au niveau d’une Europe plus réduite, carolingienne, plus gérable sans doute.