Analyse des Politiques européennes

 

 

Notes du CAPE n˚28 (Version pdf imprimable ici)

 

Laurent Coligny, 15 février 2019

 

 

 

On nous fait croire qu’il y a, en France, un débat sur l’orientation de notre diplomatie. En fait, c’est un leurre. Celles et ceux qui sont les principaux rouages de cette diplomatie, ou qui ont un pouvoir de décision, ne sont clairement pas “gaullistes”, et ne sont pas prêts à se battre pour une Europe Puissance, indépendante des États-Unis. C’est plus encore le cas dans d’autres pays européens, comme l’Allemagne ou la Pologne : à Berlin, à Varsovie, le suivisme face aux États-Unis est quasiment une seconde nature, pour des raisons historiques qu’on a eu tendance à ne pas prendre en compte à Paris. Ainsi, au Moyen-Orient, les Européens « copient » les Américains, se montrant proches des pays arabes du Golfe et d’Israël, et critiques de l’Iran, même si l’attitude outrancière de Trump commence à les amener à comprendre qu’une telle politique n’est peut-être pas dans leur intérêt…

 

Comment peut-on encore en être là, malgré le choc qu’a représenté l’administration Trump pour bien des Européens ? Choc d’autant plus grand qu’il n’est pas le seul choix perturbant des États-Unis : la folie unilatéraliste et guerrière de l’équipe entourant le président W. Bush a causé des troubles que nous devons encore à gérer aujourd’hui, et qui ont un impact négatif clair sur la sécurité de l’Europe. Ce qui ne semble pas avoir ébranler la foi des occidentalistes, malgré tout.

 

Passer de la soumission à la défense de l’Europe Puissance

 

C’est bien la seule question qui vaille la peine de se poser, aujourd’hui, en relations internationales, vue d’Europe : pourquoi le suivisme face aux États-Unis reste encore la norme ?

 

Tout simplement parce que les générations qui ont accès au pouvoir, celles et ceux qui sont à des postes de responsabilité dans nos réseaux diplomatiques, nos universités, nos médias, sont restés prisonniers du logiciel de la Guerre froide. Logiciel les amenant à voir l’Amérique comme un grand frère protecteur indispensable ; et la Russie, ainsi que les autres puissances, comme autant d’Autres potentiellement menaçants.

 

Bien sûr, un certain nombre de personnes sont d’autant plus volontairement prisonnières de cette vision dépassée qu’ils y ont un intérêt, concret : ainsi, certains de nos diplomates se retrouvent « embedded » dans des think tanks américains sur plusieurs années. Il en est de même de certains universitaires, qui se damneraient pour être intégrés, même de façon temporaire, au sein du « Blob », l’ « establishment » des structures américaines traitant des questions diplomatiques, pourtant souvent marqué par un parti pris très interventionniste. Drôle d’intellectuels français ou européens qui se refusent à être patriotes, ou qui moquent l’Europe Puissance, mais qui se plaisent à l’idée de travailler dans des institutions qui défendent les intérêts nationaux d’une puissance étrangère. On peut entendre dire que l’Europe Puissance est un positionnement idéologique : mais défendre l’idée d’une domination permanente des États-Unis est bénéfique pour les Européens n’est pas moins idéologique… Il se trouve juste que pour certaines raisons, et parfois même de bonne foi, parce qu’ils pensent que cela assure la paix dans le monde ou la défense de la démocratie dans le monde, certains ont fait le choix de l’idéologie occidentaliste contre celle de l’Europe Puissance.

 

D’autres puissances comme la Russie ou la Chine commencent à mener leur propre politique de lobbying, d’influence en Europe. Mais il ne faut pas compter sur elles pour changer la donne. Avant tout, elles n’ont pas les moyens et la capacité d’attraction des États-Unis. Par ailleurs, on le voit avec ceux qui se proclament anti-américains et pro-russes, on retombe dans le même problème qu’avec les atlantistes : une tendance à vouloir se soumettre à une autre puissance. Ce qui n’est rien d’autre qu’un défaitisme idéologique, amenant à chercher un « grand Frère » géopolitique plutôt que d’agir pour construire une Europe plus indépendante, capable d’être un acteur indépendant dans le monde du 21ème siècle, et non pas une proie des grandes puissances…

Et surtout, l’anti-américanisme reste le tiers-mondisme des imbéciles. Le problème n’est pas l’Amérique ou la Russie, ou tout autre grande puissance : le vrai problème, c’est l’incapacité des élites européennes à construire une Europe capable de peser à l’international. Qu’il s’agisse d’une confédération, d’une Fédération, d’une Europe des nations, d’une Europe à une ou plusieurs vitesses… peu importe ! Ce qui compte, c’est une Europe unie qui sache défendre ses intérêts propres, des intérêts qui ne correspondront jamais totalement à ceux de Washington, de Moscou, ou d’une autre puissance.

 

Comment donc, avec de telles élites, construire une Europe Puissance ? La réponse est simple : accepter que le combat idéologique prenne une génération, au moins. Les « élites » actuelles, atlantistes, « européistes » ou « eurosceptiques » sont bloquées dans des schémas intellectuels périmés, et la majorité d’entre eux sont tout simplement incapables d’en changer.

 

Par contre, les plus jeunes générations peuvent être amenées à comprendre certaines réalités, obscurcies par les idéologies de leurs aînés : avant tout, tout est politique et géopolitique. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de projets « impossibles » si on est prêt à s’engager pour eux dans l’arène politique. L’unification de l’Allemagne par la Prusse de Bismarck, ou la récupération de l’Alsace-Lorraine par la France, n’étaient en rien acquis. Il s’agissait d’abord de projets politiques qui auraient pu être remplacés par d’autres ou qui auraient pu échouer. C’est la volonté politique, géopolitique et militaire des décideurs de l’époque qui a fait la différence…

 

Les jeunes générations seront de toute façon forcées d’accepter d’abandonner les vieilles idéologies de leurs aînés, au nom de leur survie : au niveau international, nous vivons de plus en plus clairement dans un monde qui redevient en partie multipolaire, donc de concurrence de tous contre tous. Dans cette jungle, qui n’est pas nouvelle quand on connaît l’Histoire, l’Europe sera une force capable de se défendre, ou sera une proie. Et proie elle sera, si elle ne devient pas une Europe Puissance. Peu importe le chemin choisi : le résultat doit être de faire de l’UE une structure donnant aux Européens, collectivement, un siège à la table des grandes puissances.

 

La vraie division européenne : partisans de l’Europe Puissance vs. déclinistes

 

Ce projet d’Europe Puissance, qui s’imposera à la prochaine génération, pourra être défendu :

- par les patriotes intelligents, qui peut-être se disent souverainistes, mais comprennent bien qu’il faudra au moins des coopérations fortes au niveau de l’Europe de l’Ouest, si nous voulons survivre au 21ème siècle ;

- par les pro-Européens ou « Européistes » qui acceptent le monde tel qu’il est, un monde de compétition qui n’a rien à voir avec la paix et la stabilité obtenue au sein de l’UE

- par tous ceux qui refusent la domination américaine sur l’Europe

- par ceux qui craignent l’influence d’autres grandes puissances sur l’UE, notamment la Russie, et qui veulent trouver des moyens concrets de remédier à ce possible danger.

 

Cela fait bien des forces différentes. Des forces qui ne se retrouveront pas toujours sur tous les sujets. Mais si elles sont capables de défendre cette idée d’Europe Puissance, de contrer ceux qui la présentent comme impossible, ou qui préfèrent, de fait, une domination étrangère à notre indépendance, alors, nous pourrions l’emporter, d’ici une génération, le temps que les vieux idéologues passent la main.

 

En fait, quand on nous parle de lutte entre eurosceptiques et européistes, on nous dupe. La vraie division, c’est entre les partisans de l’Europe Puissance, et les déclinistes. Les premiers veulent un avenir radieux pour tous les Européens, dans un système de coopération à définir ; les seconds veulent abandonner avant le combat. Ils ne parlent que de nouvelles guerres de religion ou de guerres civiles, ce qui les amènent à vouloir trouver des puissances étrangères pour les « protéger ». Ils ne veulent pas faire les efforts nécessaires pour faire de l’Europe une Puissance mais sont prêts à aller se soumettre à Washington ou à Moscou. Les déclinistes sont au pouvoir, mais ils se retrouvent aussi dans la pseudo-dissidence, dans l’opposition populiste… C’est un faux choix pour les Européens et leurs enfants.

 

En France, depuis le retrait du général de Gaulle de la vie politique, en fait, c’est l’esprit décliniste qui domine : un esprit qui dit que l’Europe est incapable de se défendre seule, qu’elle ne peut pas mener une diplomatie indépendante, qu’elle doit forcément craindre ses voisins, le futur, tout et tout le monde, et qu’il lui faut trouver la puissance non pas en elle, mais ailleurs… Mais voilà, économiquement, diplomatiquement, humainement, les déclinistes sont dans l’erreur. Nous avons les moyens de construire une défense commune et autonome. Notre réseau diplomatique, notre capital de sympathie à l’étranger, notre influence économique, tout cela, mis en commun, au moins au niveau de l’Europe de l’Ouest, peut nous donner les moyens de peser dans le monde.

 

 

Pour arriver à l’Europe Puissance, il va donc falloir du temps. Du temps pour qu’une génération au moins en remplace une autre. Mais aussi pour que la véritable division, qui compte sur l’espace européen, puisse être mise en avant et comprise. Si, dans l’UE, on en reste à la fausse division « Européistes »/« Souverainistes », alors ces deux camps perdront, et seul le déclinisme triomphera. Et sans Europe Puissance, les pro-UE verront l’Union se détricoter petit à petit, tandis que les souverainistes se rendront compte à quel point leur « indépendance » est de peu de poids face aux grandes puissances, et aux grands défis du 21ème siècle…